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Les Portugais à Paris : Au fil des siècles et des arrondissements. PELLERIN, Agnès (en collaboration avec Anne Lima & Xavier de Castro). Illustrations d’Irène Bonacina, Paris, Editions Chandeigne & Librairie Portugaise, 2009, 256 p. |
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Plus qu’un guide de voyage à travers la ville lumière sur les traces des Portugais, l’ouvrage, très documenté, mêlant anecdotes et érudition, réserve bien des surprises au lecteur, libre de jeter son dévolu sur une page ou de le découvrir comme un roman. Au fil des arrondissements sont déroulés chronologiquement des destins portugais qui ont scellé des liens avec Paris. L’itinéraire proposé est multiple : historique, géographique, artistique et va bien au-delà du périmètre parisien, puisque la vague migratoire portugaise des années 60 n’est pas oubliée par l’évocation de la banlieue.
Le parcours historique commence au 15e siècle par le récit de la vaillance de quatre chevaliers portugais à Saint-Ouen (93). Les grandes secousses de l’histoire du Portugal s’écrivent dans la capitale, asile pour les exilés politiques, les déserteurs et les artistes censurés. Ainsi au 19e siècle, les libéraux trouvent refuge à Paris tel Mouzinho da Silveira, chassé par les absolutistes, les événements du 20e siècle étant de loin les plus nombreux tant la dictature de Salazar et les guerres coloniales ont lancé ce peuple sur les routes : des mouvements de résistance se créent et des personnalités se fixent sur les rives de la Seine, pour d’autres, l’escale parisienne est une parenthèse avant que la Révolution des œillets ne leur ouvre les portes du pays natal. La diversité des professions du scientifique (Manuel Valadares) au « roi des fleuristes » (ateliers Constantin alias Constantino José Marques) est, en outre, remarquable.
La déambulation géographique dans la ville, à la recherche de noms de rues, permet de s’arrêter Rue de Lisbonne (8e), Rue Magellan (8e), Rue du Tage (13e, dont les Espagnols peuvent également se prévaloir puisque le fleuve prend sa source en Espagne), Rue Vasco de Gama (15e), Avenue Camões (16e), Avenue des Portugais (16e), Boulevard Pereire (17e), renvoyant à des trajectoires de Portugais : navigateurs, poète, soldats de la Première guerre mondiale, mais également aux frères Pereire, banquiers, avant de se recueillir dans l’Eglise Notre-Dame-de-Fatima ou la Paroisse du Sacré-cœur de Gentilly.
L’itinéraire artistique est riche et ne dément pas le nom de « capitale des arts et de la culture », vu le nombre de créateurs qui y sont passés en quête de formation ou d’inspiration. Des peintres (Amadeo de Souza Cardoso, Júlio Pomar), compositeurs (Emmanuel Nunes), chanteurs (Luis Cília, José Afonso), architectes (Siza), dessinateurs (Brito), écrivains y ont laissé leur empreinte et construit leur œuvre. L’homme au verre de vin est à découvrir au Louvre, tableau mystérieux dont l’attribution à un maître portugais est encore sujette à discussion, ceux de Vieira da Silva peuvent être admirés au Centre Georges Pompidou et Camille Pissaro, peintre d’origine juive portugaise, est exposé à Pontoise.
Le parcours urbain et social inhérent à la condition d’exilé désargenté (chambres de bonne) ou à celle d’immigré habitant les bidonvilles, annonciateurs des grands ensembles et cités de banlieue, offre des traits saisissants sur le peuple portugais et non plus sur la haute société en pèlerinage à Paris. Les actions menées dans le bidonville élèvent la figure de Lorette Fonseca en véritable pasionaria de la cause des habitants du bidonville de Massy. Les bidonvilles de Champigny, Conflans-Sainte-Honorine et Saint-Denis revivent auréolés de leur histoire et constituent des « lieux de mémoire » qui tentent d’effacer le silence et le non-dit.
Les photographies absentes de l’ouvrage font place aux illustrations d’Irène Bonacina, représentant sur la couverture une vue bleue sur les toits de Paris à la manière des azulejos. Des motifs figuratifs introduisent chaque arrondissement et des dessins « poivrés » en pleine page ponctuent la lecture. Il faut s’y attarder car leur contemplation introduit des anachronismes insolites permettant de relier le passé et le présent : un vélib s’écrase sur le pendule de João Jacinto de Magalhães, un personnage du passé en habit Renaissance s’immisce dans l’image.
L’ouvrage, qui ne prétend pas être exhaustif puisqu’il est « le fruit du hasard des lectures et des rencontres », se termine par une bibliographie, un guide pratique recensant les institutions, l’enseignement de la langue portugaise, bibliothèques, librairies, médias, restaurants et un index des noms de personnes et des lieux très utiles pour la consultation.
Ce livre, qui manquait à l’édition française, témoigne d’une présence portugaise à Paris non négligeable, apportant une pierre à la visibilité de la communauté. Entre la publication de mars et celle de décembre 2009, quatre entrées supplémentaires ont été ajoutées, d’autres enrichissements dans les éditions à venir peuvent être suggérés : Librairie Lusophone et ses éditions, José Gil, Philharmonique portugaise de Paris…
Isabelle Vieira
Université de Paris-Ouest Nanterre la Défense
CRILUS/CSLF