Temps, corps, hybrides
Editorial
Ce dossier appréhende le corps, principalement le corps féminin, au croisement de deux axes, celui de la temporalité et celui de l'hybridation sous toutes ses formes et au plus aigu du caractère problématique de la notion.
Dans le temps de l'Histoire, le statut de l'esclave africaine s'est modifié dans le cadre de la traite atlantique puis de l'esclavage de cheptel sur le sol brésilien, au cours d'un processus d'hybridation des cultures et d'une "créolisation" tendue entre la violence subie par les femmes noires et leurs stratégies d'inscription sociale (Adriana Pereira Campos). Le Brésil, pays du métissage, de la joie plurielle des rencontres de cultures et d'origines ethniques multiples, est aussi le pays du trauma du départ, de la séparation de la terre d’origine, de la perte de la culture et de la langue maternelles. Les pertes d’autrefois, soit acceptées par les immigrants européens soit imposées aux esclaves africains, sont encore présentes pour des Brésiliens d’aujourd’hui comme un deuil qui n'a jamais pris fin. Ce processus de métissage, tantôt voulu, tantôt advenu, tantôt plus que tout au monde redouté, récusé ou dénié, inscrit ses marques douloureuses, visibles ou invisibles dans le corps des aïeules, des mères, des filles, des petites filles comme le rappellent Gayl Jones l'américaine et Conceição Evaristo la brésilienne à l'encontre d'un certain éloge hâtif et naïf de l'impureté et du mélange qui ne fait que diluer discursivement la violence de l'arrachement initial (Stelamaris Coser).
Dans le temps de la mémoire intergénérationnelle qui est aussi le présent obstiné de la répétition du trauma, la problématique de l'hybridation se joue aussi dans le drame du déni, tantôt de ce qui ne peut plus être défait dans le corps métissé, tantôt de ce qui pourrait advenir aux corps blancs, ceux, par exemple, des familles allemandes de Lya Luft, figées dans le maintien d'une "pureté" ethnique et culturelle qui finit par donner naissance à cette autre sorte d'hybride qu'est le monstre, fascinant et libérateur (Maria Esther Tourinho).
L'aliénation, la perte et le déni se voient réassumés par l'invention créatrice, toute "monstrueuse" qu'elle puisse paraître, de sorte que le temps du trauma, figé dans sa répétition muette, soit transformé en flux signifiant du récit littéraire dans la temporalité de l'art.
Appartient, d'une certaine façon, à ce processus, la présence, dans la rue brésilienne, du "drôle de corps", en principe improbable, "hybride" de malandro et de bicha qu'est le/la célèbre Madame Satã. Madame Satan est cette sorte de sphinx qui montre sur son corps, mime sur sa vie même, le fait que le genre ne soit pas une donnée de nature mais une construction personnelle : son identité est déjà son premier objet d’art en un spectacle public permanent où personnage et acteur se constituent ensemble à même l’image et à même le semblant sous le regard de l’autre. (Deneval Siqueira de Azevedo Filho).
Il en va de même, à travers les formes de la culture hip-hop, des corps investis d'une "diction" désarticulée, encombrante, aussi peu pacifiante que possible, qui dénonce la ségrégation sociale et raciale en l'assumant ouvertement (Noêmia Santos Crespo). Cette mise en scène artiste du corps hybride homme-femme ou maître-esclave, dans la réalité sociale elle-même, permet de comprendre comment l'art, du récit de la douleur perpétuée dans le temps aux créations de formes hybrides elles-mêmes, offre un possibilité de "subjectivation" de ce dont le trauma de l'histoire dépossédait les êtres, semblait-il sans retour.
Ces formes hybrides peuvent être aussi diverses que l'on voudra mais elles ont en commun la construction d'une possible subjectivation. Cela passe, par exemple par l'ouverture à "un état tout à fait nouveau et vrai, curieux de soi-même, si attirant et personnel" qu'on ne saurait le peindre ni l'écrire mais qu'il y faut l'écripeinture de Clarisse Lispector (Santinho Ferreira de Souza). Cela peut passer encore par les formes impures, mordantes et marginales de la "poésie de témoignage" de Leila Míccoulis (Wilberth Salgueiro) qui se fait "art d'être" pour affronter le conflit entre la nécessité et l'impossibilité de la représentation à l'ère des oppressions.
Ne croyons pas, toutefois, que le travail de l'art et de l'écriture soit une réconciliation ou le recouvrement de quelque harmonie perdue. S'il y a réappropriation, c'est de la perte elle-même qui marque le corps, le fait signifier, hybride de chair et de langage.
Le parcours va ainsi du temps de l'histoire à l'instant presque éternel de l'épiphanie, moment de surgissement du signifiant dans le réel et de perte des limites du moi et du monde. Or, si le moi peut se défaire dans l'expérience épiphanique, c’est qu’il est contingent, que, construit, il est aussi voué à se perdre. Et il peut se perdre, comme chez Adélia Prado, au profit de la recherche d'une vérité au-delà du moi, du monde et de l’image, dans la rencontre d'un Dieu auquel s'identifie la parole poétique. (Olga MMC de Souza).
D'une certaine manière, l'on passe d'une dépossession à une autre mais dont le sens est radicalement différent, s'il est vrai que l'"étrangement" de l'art tient, comme nous le rappelle la psychanalyse, à ce réel de la Chose innommable sur lequel est jeté le voile de la forme.
Michael A. Soubbotnik (Université Paris-Est, LISAA EA4120)
Olga Maria Machado Carlos de Souza (UFES, Grupo de Pesquisa Psicanálise na Universidade)
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Les articles réunis dans ce dossier sont la traduction de certains de ceux parus in Soubbotnik Michael A. et Olga Maria Machado Carlos de Souza Soubbotnik (orgs.), O corpo e suas fic(xa)ções, Vitória (ES), PPGL/MEL, 2007, 433 p. (ISBN 978-85-99345-07-8) et, des mêmes organisateurs, Enlaces: Psicanálise e conexões, Vitória (ES), PPGL/MEL PPGHIS, 2008, 432 p. (ISBN 978-85-99510-35-3), ouvrages organisés dans le cadre des travaux d'Arcus 7.
Design de la couverture: I.Peruchi et D. Fonseca d'après "La toilette du matin", de Christopher Wilhelm Eckersberg, 1841.