L'Amazonie des voyageurs français (1840-1900) : un regard sur le concept de sauvagerie

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Clotilde Gadenne

Université Nanterre-Paris Ouest-La Défense

 

 

Quand les Portugais, au début du XIXe siècle[1], lèvent le secret dont ils avaient entouré leur possession d'outre-mer, la curiosité des Français vis-à-vis du Brésil, nourrie seulement jusque-là par quelques anciens récits, peut trouver à s'exercer. Des voyageurs parcourent alors le pays, bientôt devenu indépendant, d'abord dans ses régions les plus proches de la côte, parfois davantage vers l'intérieur (Potelet, 1994). A partir de 1840, la vaste région amazonienne attire de véritables expéditions de la part de Français qui, pour certains, se risquent alors jusqu'aux territoires les plus éloignés de ce qui est alors désigné par la Civilisation[2]. L'attention se portera ici sur l'image que ces voyageurs donnent d'espaces avant tout perçus pour leur sauvagerie.

 

Parler de ‘sauvagerie’, c'est faire référence à son contraire, à ce qui est propre à la Civilisation. La sauvagerie se définit avant tout par son caractère d'altérité, par le fait de rester extérieure à un système de valeurs dans lequel l'individu se définissant comme civilisé se reconnaît. Le concept implique ainsi, d'une part, qu'une distance est établie entre l'observateur et ce qu'il qualifie de sauvage, et d'autre part qu'il est possible de spécifier les valeurs de cet observateur à partir de ce qu'il considère comme extérieur à leur système. La perception de l'Amazonie brésilienne par les voyageurs français de la seconde moitié du XIXe siècle est ainsi significative d'une certaine vision du monde. Tant leur façon de parcourir cet espace, pour eux sauvage par excellence, que les réflexions et les sentiments qu'il suscite, participent d'un rapport spécifique au monde, propre à ce qui est alors désigné par la Civilisation. Je voudrais ici montrer que ce rapport au monde s'appuie, chez les Français, sur une conception particulière de l'espace et du temps, que révèle leur confrontation avec la ‘sauvagerie’ de l'Amazonie.

 

Le corpus des ouvrages sur lesquels je m'appuie invite à une première réflexion sur la conception de l'espace par les Français du XIXe siècle. En effet, on compte parmi les voyageurs qui se sont rendus au Brésil entre 1840 et 1900, des explorateurs participant au mouvement de reconnaissance de l'intérieur des continents, mouvement qui caractérise le siècle : c'est le cas de Francis de Castelnau, qui parcourt le Mato Grosso, descend l'Araguaiá puis remonte le Tocantins en 1844[3] ; d'Amédée Moure, traçant précisément le cours du rio Paraguay au cours de plusieurs expéditions menées entre 1851 et 1854 ; d'Émmanuel Liais, effectuant, pour le compte du gouvernement brésilien, une reconnaissance de la région du São Francisco au début de la décennie de 1860 ; de Jules Crevaux qui, parti de Cayenne, franchit les monts Tumuc-Humac et rejoint l'Amazone avant de s'intéresser aux affluents plus occidentaux du grand fleuve (entre 1877 et 1882) ; et enfin d'Henri Coudreau, bientôt rejoint par sa femme Octavie, dont les explorations, tant des affluents de gauche que des affluents de droite de l'Amazone, se prolongent de 1883 à 1899.

 

Ces explorations, dont la plupart sont mandatées par le gouvernement français[4], participent au mouvement d'intégration du monde par l'Europe amorcé à la Renaissance et qui trouve son prolongement au XIXe siècle. Cette intégration passe alors par une reconnaissance des territoires et de la possibilité de les mettre en communication ; par leur étude du point de vue biologique, géologique, ethnographique ; par le recensement de leurs richesses, et par la reconstitution, en Europe, de leur réalité, à travers des collections métonymiques rassemblées en musées[5]. Aussi, la conception de l'espace qui préside à ces explorations naît-elle d'une vision globale de la Terre, dont on veut établir une représentation fidèle à une échelle accessible à l'esprit humain. Il s'agit aussi de réduire l'étendue des territoires dits sauvages en permettant, par leur connaissance puis par leur exploitation et leur mise en relation avec les circuits commerciaux, leur assimilation progressive à un ensemble dominé par la Civilisation.

 

Le regard des explorateurs est ainsi significatif de l'échelle de perception du monde sur laquelle a été fondé le concept de Civilisation. On pourrait le dire ‘universalisant’ : d'abord parce que l'exploration contribue à l'établissement d'une représentation de l'ensemble de la Terre, à travers des cartes, des descriptions, la collecte d'objets et de spécimens de la faune ou de la flore ; mais aussi parce que les explorateurs sont les premiers représentants, en territoire ‘sauvage’, d'un modèle culturel perçu comme universel et devant, à ce titre, s'étendre à l'ensemble des terres du globe. L'espace sauvage se caractérise alors par son inaccessibilité, son manque d'exploitation, son isolement... en un mot, sa séparation d'avec un système qui privilégie la dimension mondiale et l'unicité du modèle.

 

Si les explorateurs représentent l'essence de cette facette de la Civilisation du XIXe siècle, celle-ci imprègne également les écrits des voyageurs français qui parcourent le Brésil pour d'autres motifs que l'exploration officielle. La même vision d'une Civilisation en expansion dicte leur regard sur l'Amazonie, perçue comme fondamentalement sauvage parce qu'elle échappe aux patrons définis, en parallèle de la Révolution Industrielle, par une transformation de la nature au service de l'homme[6]. Sont ainsi inclus pour leur pertinence dans cette étude, les écrits d'autres Français : Charles Expilly, qui séjourne pour des raisons de commerce à Rio de Janeiro de 1852 à 1857 et visite la région du Rio Doce ;  Auguste Biard, peintre en mal de dépaysement, qui part à la rencontre des Indiens en 1858-1859, d'abord sur la rivière Sanguaçú puis en remontant le rio Madeira ; Adolphe d'Assier, philologue de son état, qui décrit le « Mato Virgem » sans qu'il soit possible de retracer précisément son périple, mené de 1858 à 1860 ; Alfred Marc, journaliste qui, après un séjour de 1887 à 1889 au Brésil, produit un ouvrage descriptif de ses vingt provinces ; et Jean de Bonnefous, qui tire d'une année passée en Amazonie (1897), une œuvre appelant au développement de la région. La plupart de ces voyageurs affirment vouloir contribuer à une meilleure connaissance du Brésil[7], et s'inscrivent en cela dans la même perspective de représentation de la réalité, premier pas de l'intégration du monde par l'Europe[8]. Je leur adjoins un article écrit par Élisée Reclus en 1862[9] pour la Revue des Deux Mondes à partir de sa lecture de plusieurs récits de voyageurs, car il vient également illustrer l'image de l'Amazonie telle que ceux-ci l'ont retranscrite[10].

 

L'échelle à laquelle les Français perçoivent l'espace mondial induit un regard particulier sur les territoires sauvages : ceux-ci ne représentent plus seulement la marge de la Civilisation, une altérité qui viendrait tracer une frontière entre deux mondes parallèles, l'un sauvage, l'autre civilisé ; ils deviennent surtout des espaces à transformer, à intégrer. La frontière se définit alors par son mouvement : elle est un front pionnier. Les possibilités ouvertes par la Révolution Industrielle induisent un rapport de domination vis-à-vis de la nature : son exploitation est non seulement possible, mais aussi un devoir de la Civilisation qui, perçue comme un progrès de l'homme, doit mettre son savoir au service de l'ensemble de l'Humanité. Dans ce cadre, la description de l'Amazonie devient un recensement de ses richesses possibles, un inventaire des transformations qui y seraient nécessaires. L'idée de progrès fait naître une conception orientée du temps qui modifie la perception de l'espace sauvage. Celui-ci est vécu au présent, mais pour mieux être transposé dans le futur. Aussi, ce n'est pas tant la réalité amazonienne qui est retranscrite, que les potentialités qu'elle laisse imaginer. Quand Amédée Moure, par exemple, décrit les terres riveraines du rio Paraguay, il précise immanquablement le profit qui pourrait en être tiré, comme ici à propos de la région de la Sepotuba :

 

Les terrains que baigne la Sepotuba, sur ses deux rives, sont très fertiles, et quelques petits essais de culture de céréales y ont donné les plus beaux résultats ; essais qui font regretter que ces parages, abandonnés à l'instinct et à l'insouciance des indigènes, ne soient pas l'objet d'exploitations agricoles. Cette terre précieuse serait un centre délicieux et merveilleusement productif pour une colonisation industrielle et agricole, car l'élève du bétail y serait aisé et ses forêts vierges pourraient fournir les bois les plus riches au point de vue des constructions, de l'ébénisterie et du commerce. (Moure, 1861 : 254)

 

Le lien établi entre ce futur imaginé de l'Amazonie et la perception globale, non seulement de l'espace terrestre, mais aussi de l'humanité, transparaît dans le rôle que les voyageurs attribuent à la région : celle-ci doit être transformée pour le bien de tous[11]. Un texte de Charles Expilly vient résumer la position soutenue par les Français face à l'espace sauvage de l'Amazonie. Dans une discussion qui l'oppose à un Indien Botocudo qu'il nomme Tio Barrigudo, Expilly formule la profession de foi de la Civilisation, dans laquelle la dimension universalisante apparaît clairement :

 

– Eh bien ! J'admets, répondis-je, que les tribus n'ont pas cessé d'être en guerre avec les Visages-pâles depuis la conquête. Puisque vous repoussez toutes les avances de la civilisation, il est évident que la civilisation reste votre ennemie. Elle vous a dépossédés, elle vous dépossède encore chaque jour, cela est vrai ; mais c'est en vertu de droits supérieurs aux vôtres. La propriété, sans l'exploitation, constitue un odieux privilège, un abus détestable ; ce n'est plus un droit sacré ; c'est une injustice.
Fidèle à sa mission, la civilisation ensemence les terres qu'elle vous a enlevées, mais que vous laissiez incultes ; elle échange les produits du sol et ceux de son industrie contre les richesses des autres contrées ; à mesure qu'elle vous refoule plus avant dans le désert, elle agrandit le cercle de son activité bienfaisante. (Expilly, 1863 : 239-240)

 

Les voyageurs se plaisent ainsi à imaginer ce que pourrait représenter l'espace amazonien, une fois transformé. Adolphe d'Assier affirme que, n'étaient les conditions climatiques difficiles et encourageant peu au travail, l'Amazonie pourrait « [fournir] aux besoins et à l'alimentation de cinq cents millions d'hommes » (Assier, 1864 : 583). On relève la même image d'une région appelée à jouer un rôle important pour l'ensemble de l'humanité chez Alfred Marc, à propos du Mato Grosso en particulier :

 

Comme on le voit, sur touts les points, le sol de cette province est l'un des plus favorisés de la nature. Quand le reste du monde sera encombré par le trop-plein de population, il restera au Brésil un pays immense, prêt à recevoir les fugitifs des vieilles nations surchargées. Avec eux, apparaîtront les routes, les cultures et les industries ; on ne fera rien du colossal territoire indien sans cet afflux d'émigrants, apportant avec la volonté de travailler, l'expérience du travail et le bon sens pour en mettre les procédés en harmonie avec les conditions spéciales de la région. (Marc, 1890 : 572-573)

 

Jean de Bonnefous également, lie le futur de l'Amazonie au destin de l'homme :

 

Le bassin de l'Amazone sera, le siècle prochain, le centre fluvial le plus important du monde, et, qui sait si l'onde humaine, poussée de l'orient à l'occident, ne viendra pas chercher refuge dans cette immense vallée où naissent tous les produits nécessaires à l'alimentation de la famille, et où les frimas des hivers européens sont inconnus. (Bonnefous, 1898 : 75)

 

A ce futur imaginé, les voyageurs français opposent, de façon récurrente, l'image d'une région sous-peuplée. Pour parler des terres habitées par les Indiens, le mot de « désert » revient fréquemment[12], comme celui de « solitudes »[13]. Amédée Moure s'exclame:

 

La barbarie, c'est la loi, doit disparaitre dès que la civilisation luit sur les solitudes où les peuplades sauvages avaient promené pendant des siècles leur oisiveté et leurs cruautés sanguinaires. (Moure, 1862 : tome 174 p. 7)

 

Émmanuel Liais qualifie l'Indien rebelle à la Civilisation de « sauvage brutal dans ses passions et qui erre nu dans les déserts » (Liais, 1865 : 106). L'idée d'une transformation nécessaire de la nature est devenue l'un des fondements de la Civilisation, et la sauvagerie des Indiens ne passe plus seulement par la simplicité ou la cruauté de leurs mœurs, mais aussi par leur incapacité à tirer profit de leur territoire. Dans un contexte marqué par l'idée de progrès, qui sous-entend une marche, sinon vers un but, du moins dans une direction donnée, il est significatif que le mode de vie des Indiens soit fréquemment assimilé à une errance[14]. Adolphe d'Assier parle de « populations errantes et déshéritées » (Assier, 1864 : 564) ; pour Alfred Marc, les Indiens sauvages « vaguent sans direction » (Marc, 1890 : tome II p. 69).

 

De la même façon que la Civilisation s'est construite autour d'une traversée de l'espace, traversée qui l'a amenée à en concevoir une perception globale, le temps a également acquis une dimension de trajectoire, renvoyant la différence assimilée à la sauvagerie dans le passé de la Civilisation. Les Indiens deviennent ‘primitifs’, errant encore dans l'inconscience du destin du monde, représentants fossiles d'un état passé de l'Humanité. L'Amazonie, quant-à elle, est assimilée à une terre de début du monde[15]. Non pas une terre paradisiaque, celle d'une nature intouchée par l'homme et qui garderait la pureté de l'Éden originel, mais plutôt une terre dont les forces, échappant encore à la domination de l'homme, serait à la fois une menace et une promesse. Au présent, l'Amazonie, notamment dans sa dimension sylvestre, montre seulement le chaos d'une nature non domestiquée, qui suit ses propres lois sans profit pour l'homme. Adolphe d'Assier en fait une description imagée :

 

[…] c'est un tourbillon vertigineux de composition et de décomposition incessantes où la vie et la mort se croisent et s'entrelacent comme sorties du même baiser. [...] Ces troncs moussus, contemporains des premiers âges du globe, ces grottes de lianes, ces chapiteaux de fleurs, ces ténèbres de verdure qui ne laissent pénétrer les rayons du soleil qu'en zigzags capricieux, évoquent à l'esprit des fantômes tour à tour gracieux ou terribles. Ce monde étrange, reproduit dans le miroir paisible, mais indécis, des eaux, vous apparaît alors comme une mer diaphane de feuillages et de parfums : on sent qu'une sève fiévreuse agite et travaille cette végétation puissante, et que la vie ruisselle et déborde de toutes parts. (Assier, 1864 : 558)

 

Pourtant, cette terre semble, par la luxuriance effrayante de sa végétation, d'une fertilité exceptionnelle et l'on retrouve dans les descriptions des Français, des thèmes attachés au Brésil depuis sa découverte, tels que celui d'une source de richesses incommensurables (Potelet, 1994). Beaucoup de voyageurs insistent sur la facilité avec laquelle il serait possible d'y établir des cultures. Jean de Bonnefous, par exemple, affirme qu'en Amazonie, « la terre demande seulement à être grattée pour donner l'aisance, si ce n'est la fortune » (Bonnefous, 1898 : VIII). Dès lors, par un retournement remarquable de la notion de paradis qui, de divinement parfait, devient l'œuvre de l'homme, l'Amazonie non plus sauvage, mais une fois domestiquée, projetée de l'origine vers le futur, est assimilée à un Éden. Alfred Marc s'en fait explicitement l'écho, à propos du Mato Grosso :

 

A cette époque, qui n'est peut-être pas loin de nous, Matto Grosso [sic], si pauvre aujourd'hui, sera un Éden, l'une des régions les plus fortunées que la terre puisse montrer. (Marc, 1890 : 573)

 

L'Amazonie devient, dans l'esprit des voyageurs, une immense réserve de terres, qui auraient échappé jusqu'à présent à l'intervention humaine, mais qu'il suffirait de transformer pour la mettre à profit. Le concept de « forêt vierge » nourrit l'idée que la terre, n'ayant pas été cultivée, a conservé toute sa richesse. Là où l'on déplorait l'absence d'occupation humaine, en parlant de « déserts », on se met à voir un avantage. C'est sur cette fertilité exceptionnelle que se fondent en particulier les appels à la transformation de l'Amazonie, aux répercussions politiques[16], que relaie à intervalles réguliers la Revue des Deux Mondes. A une date légèrement postérieure à la période choisie ici, Charles Richet fils y publie un article dans lequel on lit :

 

Cette région, bien exploitée, pourrait, croyons-nous, nourrir 200 millions d'hommes, car le sol, fertilisé par 50 siècles de virginité durant lesquels l'humus s'ajoutait à l'humus, surchauffé par le soleil des tropiques, enrichi par chaque crue du fleuve qui y répand la terre arrachée au plateau brésilien comme le Nil féconde sa vallée en y déversant la boue des grands lacs africains, le sol, disons-nous, peut y donner deux et même trois récoltes par an. En quelques mois le champ en friche redevient taillis, en trois ans c'est de nouveau la forêt vierge [sic] : le caoutchouc, le châtaigner y poussent naturellement. Le cacao, les ananas, les bananes y réussissent merveilleusement. Le riz y prospère autant qu'en Indo-Chine. Les pâturages sont assez bons et le bétail qu'on pourrait y élever est illimité.
A cet avenir infini en quelque sorte, y'a-t-il un obstacle inéluctable ? Nous ne le croyons pas. (Richet, 1911 : 920)

 

L'Amazonie représente donc avant tout un espace cultivable, qu'il faut gagner sur la forêt. Il y a là une négation fondamentale de la réalité amazonienne, dont l'essence, le caractère sylvestre qui lui confère une dimension verticale, est ramenée à un signe de la richesse de son sol : la forêt n'est pas considérée pour elle-même, mais seulement pour son support, dont elle ne ferait que révéler la fertilité. A la verticalité essentielle de l'espace amazonien, est opposée une horizontalité rêvée, la réduction d'un monde incompréhensible à l'aire qu'il recouvre. Henri Coudreau use d'une image particulièrement frappante dans sa relation Voyage au Xingú pour illustrer cet espoir d'une transformation de l'Amazonie. Il écrit, déplorant la situation des Indiens Jurunas :

 

Où fuient-ils ? Pourquoi fuient-ils ? Ils fuient la civilisation, qui ne s'est manifestée à eux que sous sa forme mercantile. [...] Alto Xingù, déserts fertiles mais inconnus de l'Amazonie, ce n'est pas le « mercanti » qui vous manque, hélas ! c'est celui qui transformera la forêt en sillons... (Coudreau, 1897b : pp 75-76)

 

Le rêve d'une Amazonie transformée, dans laquelle son essence verticale disparaîtrait au profit d'une horizontalité plus aisément compréhensible et assimilable, conduit à une adaptation notable du mythe de l'Eldorado qui, de royaume caché au sein du mystère entretenu par les arbres, devient pour les Français du XIXe siècle, l'espace amazonien lui-même une fois dépouillé de sa caractéristique sylvestre. L'Eldorado n'est plus lié à la forme particulière de l'Amazonie, mais à l'œuvre que l'homme pourrait y accomplir. Élisée Reclus, qui prône l'affranchissement des esclaves et l'instruction des Indiens[17], écrit ainsi[18] :

 

[…] à ce prix, [les riverains de l'Amazone] échapperont aux incertitudes de l'avenir et pourront, sans crainte de convulsions sociales, développer les immenses ressources de leur magnifique territoire. Alors seulement ils découvriront dans leurs forêts ce fabuleux El-dorado que tant de conquérans voués à la mort avaient si longtemps et si vainement cherché. » (Reclus, 1862 : 959)

 

La même négation de la réalité amazonienne touche également aux Indiens qui, n'ayant pas transformé eux-mêmes leur territoire, sont dits voués à disparaître lorsqu'ils refusent ce que l'on désigne alors par les « bienfaits de la Civilisation »[19]. Francis de Castelnau voit dans cette diminution progressive des populations indiennes, un « décret mystérieux de cette providence qui détruit par mille moyens tout ce qui est devenu inutile à ses fins » (Castelnau, 1850 : tome I p. 7). La plupart des Français déplorent la disparition des Indiens, qu'ils auraient voulu voir intégrés à la Civilisation et aidant, une fois civilisés, au développement, dans le sens qu'on lui prête alors, de leur région. Coudreau[20] fait partie de ces ardents défenseurs de l'œuvre civilisatrice auprès des Indiens, ce qui ne l'empêche pourtant pas d'écrire, montrant encore la priorité donnée à la surface de terre sur la réalité, ici humaine, qu'elle supporte[21] :

 

Que saurons-nous jamais de ces Carajàs qui seraient les plus vaillantes des nations auxquelles s'attaquent les Mundurucùs ? [...] Et de ces Yurunas et de ces Araras et de ces Tecunas-Penas, dont les territoires s'étendent de la région mundurucùe aux portes de Parà ?...
Il ne tardera pas à ne plus rien rester de toutes ces hordes errantes, mais leurs terres, devenues veuves, seront toujours là, belles, riches et qui n'attendent que la bonne volonté des hommes. (Coudreau, 1897 a)

 

L'échelle à laquelle l'espace est perçu par les Civilisés ne peut laisser de place à la réalité amazonienne dans sa dimension verticale. Celle-ci se définit comme sauvage parce qu'elle échappe fondamentalement au rythme choisi par la Civilisation. Cela est particulièrement visible dans la démarche suivie par les explorateurs qui, porteurs par excellence de cette conception globale du monde, parcourent le territoire brésilien en vue d'en établir la carte et d'en mesurer le degré de pénétrabilité. L'appréhension de l'Amazonie passe ainsi avant tout par sa traversée. Elle sera donc abordée par la seule voie permettant le parcours le plus rapide d'une portion la plus large possible de territoire : le fleuve.

 

Si les fleuves, uniques éléments qui échappent à la verticalité amazonienne, forment les lignes futures de la représentation cartographique du territoire, leur parcours implique aussi que la perception de l'Amazonie laisse précisément de côté la dimension verticale qui en fait la spécificité. La forêt ne sera plus que ‘l'espace compris entre deux cours d'eau’, définie en négatif, à nouveau réduite à une surface et niée dans sa réalité. On pourrait dire que les voyageurs n'envisagent l'Amazonie que depuis sa périphérie, dans la mesure où ce qui lui donne un caractère sauvage – sa réalité sylvestre – reste vu de l'extérieur.

 

Perçue ainsi au rythme du fleuve, la forêt apparaît avant tout dans son caractère impénétrable. Elle devient un ‘rideau d'arbres’, une ‘muraille’, un ‘rempart’, perdant sa profondeur pour ne plus représenter que la surface qui marque sa frontière d'avec le monde dans lequel se meut le voyageur. Un texte d'Élisée Reclus décrit ainsi le point de vue sur la forêt qu'offre le voyage sur le fleuve[22] :

 

L'interminable forêt qui [...] couvre les bords [de l'Amazone] n'offre pas de clairière ; des deux côtés du fleuve, elle dresse en palissade ses troncs pressés comme des épis et droits comme des colonnes, engloutis par la base dans une éternelle obscurité, tandis que le feuillage épanoui des cimes s'étale avidement à la lumière. Des bateaux qui voguent au milieu du courant, on ne peut distinguer aucune forme précise dans ce rempart de végétation [...]. (Reclus, 1862 : 933)

 

Il en résulte une opposition entre deux mondes : l'un propice au mouvement dans lequel restent le plus souvent les Français, l'autre fermé, mystérieux et qui demeure incompréhensible. Un passage du récit de Francis de Castelnau illustre particulièrement cette opposition, cette existence toute proche et pourtant inaccessible d'un monde abritant une vie que le regard ne peut saisir. Il écrit lors de sa descente de l'Araguaiá :

 

Au-dessus du liseré de bois qui bordait la rive droite, nous apercevions continuellement des colonnes de fumée que nous savions être des signaux faits par les Indiens Chavantes pour annoncer à d'autres tribus la direction de nos mouvements. (Castelnau,  1858 : Tome I, p 397)

 

Depuis le fleuve, le monde sauvage ne se laisse entrevoir qu'en partie. Le plus souvent, il est imaginé et son incompréhension en augmente le danger supposé. Jean de Bonnefous, qui effectue une excursion jusqu'à un village d'Indiens « Urutufus », souligne ainsi la menace que cache cette muraille végétale que l'œil ne peut pénétrer :

 

« Nous entrons dans le Jamary, cette rivière réputée si dangereuse, à cause du voisinage des Parintintins, les terribles Indiens qu'il a été impossible de séduire. [...]
Quoique armé de mon inséparable rifle, je n'étais pas trop rassuré, car une flèche part on ne sait d'où et vous tombe à pic sur la nuque. Et puis, bonsoir ! Un homme fléché est un homme mort. » (Bonnefous, 1898 : 185)

 

Un récit d'Henri Coudreau illustre également la façon dont est ressenti le monde sauvage depuis le fleuve qui le traverse sans permettre réellement son approche :

 

Soudain, bien en face de nous, sur la rive droite, un appel bizarre. On dirait l'ouzou, la petite perdrix. Nous nous regardons avec étonnement, car cet appel d'oiseau paraît plutôt imité que réel... A notre tour nous faisons entendre ce même appel. L'oiseau s'y trompe, sans doute, car voici qu'il se met à nous répondre. Puis il se tait. A notre tour nous recommençons à appeler. Alors, tragique dans le silence de ces solitudes où nous ne supposions point qu'un homme, présentement, nous épiait, une voix forte et bien timbrée retentit en face de nous au sein des forêts de l'autre rive. C'est une brève interrogation : T-aco-aré ?
Il me serait maintenant difficile de rendre l'état d'esprit dans lequel je fus mis instantanément à l'audition de cette voix. Je voulais avant tout cacher à mes hommes ce que je venais d'apprendre : quelle était la tribu à laquelle appartenait notre invisible Indien de la rive droite. Je rassemblai mes forces pour crier à mon tour de toute ma voix : Ouapé !
Mes hommes me regardaient en silence, et un peu pâles. L'Indien ne répond pas. Je crie encore une fois : Ouapé! Même silence. Et presque sur le moment nous entendons notre Indien, ou nos Indiens, s'éloignant rapidement dans la forêt. (Coudreau, 1899 b : 54)

 

En choisissant de privilégier une perception globale de l'espace terrestre, les Civilisés ont adopté une échelle d'espace et de temps qui se caractérise par un mouvement de traversée, un mouvement que, par opposition à la verticalité de la forêt amazonienne, on pourrait qualifier d'horizontal ou peut-être de vectoriel. Ni l'un ni l'autre de ces qualificatifs ne sont satisfaisants en eux-mêmes, car ils sont à la fois trop réducteurs et trop peu définis pour désigner la conception du monde choisie par la Civilisation. Cependant, ils permettent, dans une certaine mesure, de mettre en relief la dichotomie fondamentale existant entre la direction suivie par les voyageurs dans leur appréhension de l'espace, et la dimension présentée par l'Amazonie. A un regard ‘horizontal’, la verticalité de la forêt ne peut que rester fermée, et représenter cette altérité menaçante qui définit son caractère ‘sauvage’.

 

Un texte de Jules Crevaux, qui décrit cette dimension verticale de la forêt, vue cette fois de l'intérieur, montre le malaise que provoque une nature, qui ne semble mue que par son mouvement vers le haut. La sauvagerie y prend le visage d'un espace en lutte, dans lequel l'homme n'a pas sa place. Par opposition, les rivages du fleuve, qui deviennent ses franges, participant ainsi de son horizontalité, deviennent lisibles pour le voyageur :

 

La forêt vierge [...] se présente sous un aspect froid et sévère. Mille colonnades ayant trente-cinq ou quarante mètres de haut s'élèvent au-dessus de vos têtes pour supporter un massif de verdure qui intercepte presque complètement les rayons du soleil.
A vos pieds, vous ne voyez pas un brin d'herbe, à peine quelques arbres grêles et élancés, pressés d'atteindre la hauteur de leurs voisins pour partager l'air et la lumière qui leur manquent. [...]
Sur le sol, à part quelques fougères et d'autres plantes sans fleurs, gisent des feuilles et des branches mortes recouvertes de moisissures.
L'air manque, « on y sent la fièvre », me disait un de mes compagnons. La vie paraît avoir quitté la terre pour se transporter dans les hauteurs, sur le massif de verdure qui forme le dôme de cette immense cathédrale. [...]
Au niveau des cours d'eau, la végétation perd sa sévérité pour gagner en élégance et en pittoresque. Ici, le soleil est le privilège des plus grands arbres, qui s'élancent au-devant de lui ; mais les plus petits trouvent aussi leur part de chaleur et de lumière. Les herbes, les arbrisseaux, prenant tout leur développement, sont couverts de fleurs et de fruits aux couleurs éclatantes. Le hideux champignon, l'obscure fougère font place à des plantes aux feuilles riches en couleurs, aux fleurs élégantes. [...]
La lumière, également partagée, engendre l'harmonie, non seulement dans le règne végétal, mais encore dans le règne animal. Là-bas, c'est la bête fauve et le hideux crapaud ; ici, ce sont des animaux de toute espèce qui viennent partager, tous ensemble, les bienfaits de la nature. (Crevaux, [1993] : 52-53)

 

Pour que la forêt soit perçue différemment, il faut que les voyageurs quittent pour un moment le rythme qui régit habituellement leur regard sur l'espace. Alors, la sauvagerie peu à peu se laisse comprendre et perd de sa menace. C'est en peintre qu'Auguste Biard voit la forêt, qu'il ne cherche pas à traverser, mais à contempler. Pour lui, elle présente un tableau grandiose, enrichi par sa verticalité :

 

J'en croyais à peine mes yeux. Il me semblait voir des temples, des cirques, des animaux fantastiques, effacés à chaque pas que nous faisions, et remplacés par d'autres images ; car dans cette nouvelle partie de la rivière, les arbres étaient enveloppés de lianes montant jusqu'à leur sommet, descendant en grappes entrelacées, puis remontant pour redescendre encore, formant de toutes parts des réseaux inextricables, toujours verts et fleuris. (Biard, [1995] : 64)

 

Finalement, la confrontation des voyageurs français avec l'espace amazonien invite à s'interroger sur l'éventuelle relativité d'un concept d'espace et de temps qui fait le fondement de la Civilisation, entériné pour cela comme universel, alors qu'il ne rendrait compte que d'une échelle de perception du monde possible parmi d'autres. Dans la mesure où cette échelle ne permet pas le déchiffrement d'une part de la réalité, rejetée sous forme de sauvagerie, qui devient un ‘autre monde’, elle montre ses limites tout autant que ses caractéristiques propres. En privilégiant la dimension globale, la Civilisation est à même de donner une représentation de l'ensemble du monde, de créer des liens entre les terres les plus éloignées, de décrire la réalité dans sa plus grande diversité. Mais elle crée aussi une cécité pour tout élément qui échappe à l'échelle qu'elle a choisie.

 

Et c'est par un texte d'Adolphe d'Assier que je conclurai ce commentaire, texte qui, par une succession d'inversions des valeurs associées habituellement par les voyageurs à la verticalité amazonienne et à l'espace civilisé, illustre le système spatio-temporel qui dicte leur regard :

 

Si, dédaignant ces obstacles, le voyageur veut affronter le mur de verdure qui se dresse devant lui, il se voit aussitôt enlacé dans un réseau inextricable d'herbes, de plantes et de branchages. Ses mains s'embarrassent, ses pieds cherchent en vain un point d'appui. Des épines acérées déchirent ses membres, les lianes fouettent son visage, l'obscurité vient s'ajouter à ses embarras. [...] Mais lorsque, vivant de la vie du désert, son corps s'est fait à la fatigue et aux exigences du ciel austral, tout s'aplanit devant lui. Son pied devient plus sûr, son œil sait lire à travers le feuillage, ses sens atteignent une puissance surnaturelle ; le redoutable sanctuaire ouvre enfin ses portes mystérieuses. (Assier, 1864 : 556-557)

 

Il est nécessaire de souligner que ce texte d'Adolphe d'Assier s'inscrit dans une vision de la forêt amazonienne fortement teintée d'un Romantisme[23] abandonné, sauf rares exceptions[24], par les autres voyageurs à cette époque. Cependant, par ce retour même à une forme de contemplation caractéristique d'une autre époque, ces lignes rendent évidente la place du rythme adopté pour aborder l'Amazonie dans l'appréhension et l'interprétation de celle-ci : ‘tout s'aplanit devant le voyageur’ quand celui-ci abandonne un moment le rythme de traversée qui est alors le propre de la Civilisation. On note pourtant que, par cette réduction de la différence ainsi intégrée et apprivoisée, la dimension essentiellement verticale de la forêt n'en est pas moins contournée.

 

Finalement, il est possible d'étudier les textes des voyageurs français pour l'illustration qu'ils offrent d'une perception spécifique des dimensions spatio-temporelles, à travers leur confrontation à un lieu lui échappant essentiellement. Il apparaît ainsi que l'image de l'Amazonie, retranscrite par les Français, rend compte avant tout d'un système de compréhension du monde et de l'orientation d'un regard, élaborés par ce qui est alors désigné sous le terme de Civilisation. On peut alors s'interroger sur le caractère universel prêté au XIXe siècle à un mode d'appréhension du réel qui se révèle relatif, dans le sens où il est lié à des choix civilisationnels : ceux d'aborder l'espace et le temps en tant que dimensions traversées.

 

 

Références bibliographiques:

 

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[1] Les ports brésiliens s'ouvrent aux Européens en 1808. Les Français n'obtiennent, quant à eux, le droit d'accès au territoire qu'en 1814, du fait du conflit des Portugais avec Napoléon.

[2] Le mot Civilisation est écrit avec majuscule dans le commentaire pour souligner son acceptation propre au XIXe siècle, qui oppose la civilisation occidentale à un état sauvage, prêté aux autres peuples. Dans les citations, la minuscule employée par les voyageurs français est cependant conservée, de même que sera maintenue l'orthographe d'origine de ces textes.

[3] L'expédition de Castelnau se poursuit ensuite en Bolivie et au Pérou pour finir par la descente de l'Amazone en 1847.

[4] A l'exception de celles d'Émmanuel Liais. Henri Coudreau, d'abord patronné par le Ministère français de l'Instruction Publique, passe en 1895 sous l'égide du Gouverneur de Pará.

[5] Sur le collectionnisme qui caractérise l'appréhension européenne du monde depuis le XVIIIe siècle, on peut se reporter aux travaux de Lorelai Kury (1998) et à ceux de Berta Ribeiro (1989).

[6] Michel Riaudel, à travers une étude de la représentation de l'Amazonie dans la littérature française, montre les changements apportés dans la perception du monde sauvage par le développement de valeurs issues de la Révolution Industrielle (Riaudel, 1991).

[7] Charles Expilly titre l'un de ses ouvrages : Le Brésil tel qu'il est (Expilly, 1862). Alfred Marc écrit en introduction à son œuvre qu'il a voulu « [montrer] le Brésil tel qu'il est, sous son vrai jour, avec ses défauts comme avec ses qualités » (Marc, 1890).

[8] Numa Broc associe ainsi les explorateurs à ceux qu'il désigne par le terme de « grands voyageurs » pour établir un dictionnaire des parcours effectués en Amérique et des renseignements qui en furent rapportés (Broc, 1999).

[9] A cette date, Reclus ne s'est pas encore lui-même rendu au Brésil, ce qu'il fera vingt ans plus tard. Son article, qui se présente comme une compilation des faits rapportés dans les récits de voyageurs, tournés selon sa propre opinion, est représentatif d'un certain regard sur le Brésil.

[10] Sur la parution de synthèses consacrées au Brésil dans la Revue des Deux Mondes au XIXe siècle, on peut consulter notamment Dantas (1985).

[11] Dans une lettre que Francis de Castelnau fait parvenir au Ministre des Affaires Étrangères français en 1853, alors qu'il est consul à Bahia, on lit : « J'ai à plusieurs époques appelé l'attention du Gouvernement sur l'Amazone qui malgré son état d'abandon est certainement destiné à jouer un rôle important dans l'histoire future de la race humaine. » Quai d'Orsay, Affaires diverses et politiques : Brésil, vol. 6, dossier « navigation et exploitation de l'Amazone et affluents ». Élisée Reclus parle également de « contrées magnifiques, encore si peu utiles à l'humanité » (Reclus, 1862 : 955).

[12] Pour exemples : Castelnau, 1850 : tome I p. 24, 425, tome II p. 86, 121, 471 ; Moure, 1862 : tome 174 p. 327 ; Moure, 1860 : 373, 375, 376 ; Coudreau, 1897 a : 148 ; Coudreau, 1897 b : 75. Dans le texte d'Élisée Reclus, le rêve d'une Amazonie peuplée prend la forme suivante : « Le fleuve, aujourd'hui si désert, sera sillonné par de nombreux vapeurs qui feront surgir des villes sur tous les points du rivage où toucheront leurs proues ; la tranquille Parà, devenue l'entrepôt des richesses d'un territoire qui comprend la moitié d'un continent, jouera bientôt le rôle d'emporium que lui assigne la nécessité des choses, et se rangera au nombre des grandes cités commerciales de la terre. » (Reclus, 1862 : 958)

[13] Assier parle à plusieurs reprises d'« immenses solitudes » (Assier, 1864 : 564, 570, 584).

[14] Le mot apparaît de façon récurrente chez les Français : Liais parle d'« Indiens errants » (1865 : 101), Castelnau de « tribus errantes » (1850 : tome I p. 7), Moure des « vicissitudes de la vie errante et sauvage » (1862 : tome 174 p. 10).

[15] Émmanuel Liais note ainsi dans sa description de la région qu'il parcourt : « Les fougères en arbres, actuellement si rares et qui dominèrent dans la première végétation de notre globe, se voyaient aussi au milieu des forêts vierges que nous traversions. » (Liais, 1865 : 155) Adolphe d'Assier, décrivant les « plateaux de l'intérieur » du Brésil, écrit : « […] lorsque le regard peut s'étendre au loin, ce sont des myriades de pitons aigus, tantôt épars çà et là dans la plaine, tantôt jetés les uns sur les autres, encore debout et menaçans [sic] comme au jour où ils sortirent impétueux des entrailles liquides du globe. » (Assier, 1864 : 559)

[16] Les appels des voyageurs à la transformation de l'Amazonie doivent être replacés dans le contexte impérialiste du XIXe siècle. Mary-Louise Pratt souligne ainsi le rôle des récits de voyageurs européens dans la formation d'une image du Brésil comme lieu possible d'expansion pour l'Europe (Pratt, 1991).

[17] Il existe alors un débat sur la possibilité d'utiliser la main d'œuvre indigène pour l'exploitation du pays. Sa traduction dans les récits des voyageurs français de la seconde moitié du XIXe siècle a été étudiée par Claúdia Andrade dos Santos (s.d.).

[18] Marcel Monnier, autre voyageur français dont le parcours se déroule davantage en Amazonie péruvienne que sur le territoire du Brésil, écrit lui-aussi : « C'est du capital qu'on doit attendre sous les Tropiques la réalisation de l'œuvre accomplie dans les zones tempérées par le pionnier aventureux et isolé. Ainsi seulement on déblayera ce sol généreux, on régularisera l'exploitation du caoutchouc, de la salsepareille, de la cire et de l'ivoire végétal, l'exportation des bois précieux. Et l'on retirera de cette terre inépuisable, plus de trésors que n'en eût recélé l'Eldorado de la légende, dont le décevant mirage allumait les convoitises du conquistador espagnol. » (Monnier, 1889 : 587)

[19] On trouve l'expression chez Amédée Moure, notamment : « Il nous reste à parler des Indiens qui ne sont pas absolument sauvages, ou plutôt de ces indigènes qui laissent pressentir en eux une tendance, hélas ! bien lointaine, à accepter les bienfaits de la civilisation. Ils sont encore insoumis, rebelles, plus ou moins livrés en un mot à tous les instincts de la plus grossière bestialité. Mais, on voit disparaître l'anthropophage, et l'on découvre en germe, dans leur âme, les éléments qui les rendront, un jour, capables de régénération. » ( Moure (1862) : tome 175 p. 77)

[20] Une étude détaillée de l'œuvre de Coudreau est donnée par Sébastien Benoît (2000).

[21] Il est d'ailleurs significatif que le classement des tribus sur une échelle allant de la plus barbare sauvagerie à un début de Civilisation, passe essentiellement par l'implication des Indiens dans l'exploitation de leur territoire, par leurs relations de commerce avec les pôles civilisés voisins, ou simplement par leur caractère plus ou moins pacifique, permettant ou non un accès à l'intérieur des terres. La sortie de l'isolement, la mise en relation avec le reste du monde, marquent autant que l'adoption de nouvelles mœurs, le passage d'un état sauvage à ce que les voyageurs désignent par une « demi-civilisation ».

[22] Les mots d'Alfred Marc illustrent eux-aussi ce point de vue – extérieur – du voyageur sur la forêt : « C'est surtout quand on la contemple du bord des rivières qui la traversent pour courir à l'Océan, que grandit la magnificence de la forêt vierge. Du chaos épais qui s'étend en murailles impénétrables sur les rives ou s'y dresse en hautes pyramides, se détachent les géants isolés ; les lianes et les trepadeiras (plantes grimpantes) y montrent leurs pousses les plus jolies et les plus resplendissantes. » (Marc, 1890 : 585)

[23] La suite de ce texte l'affiche particulièrement : « Des voix intérieures lui révèlent alors des harmonies nouvelles, son âme s'inonde d'une poésie inconnue. […] Les merveilles de la civilisation ne lui apparaissent plus que comme un songe étroit et mesquin au milieu de cette immense nature qui lui donne la liberté pour compagne, l'infini pour horizon, le désert pour patrie. Aussi s'avance-t-il sans crainte dans ce dédale naguère inaccessible. Les obstacles semblent disparaître, les périls s'éloigner. On dirait que la forêt l'a pris sous sa protection et l'adopte pour un des siens. » (Assier, 1864 : 556-557)

[24] Il arrive en effet que certains fassent un commentaire ponctuel sur les paysages qu'ils traversent, laissant pour un moment les descriptions utilitaristes pour renouer avec un certain Romantisme. Francis de Castelnau, par exemple, décrit les plaines de la région de Goyaz et s'exclame : « Pourquoi faut-il que ce séjour merveilleux soit habité par des hordes barbares qui obligent à chaque instant le voyageur à songer à sa défense et à tenir constamment prêtes des armes mortelles ? Que ne peut-on s'égarer sans danger sous ces ravissans [sic] bosquets et oublier pour un instant les soucis du monde dans ce paradis terrestre ? » (Castelnau, 1848 : 208).