Numéro 3: comptes rendus

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Em demanda da poética popular: Ariano Suassuna e o movimento armorial

 

 

 

 

L’« air du temps » est-il armorial ?

Une relecture de l’ouvrage Em demanda da poética popular

consacré à Ariano Suassuna

 

Idelette Muzart – Fonseca dos Santos,

Em demanda da poética popular : Ariano Suassuna e o Movimento Armorial,

2ª ed. revisada. Campinas, Editora da Unicamp, 2009, 384 p.

 

 

Les rééditions d’ouvrage de critique littéraire sont assez rares pour être remarquées, surtout lorsqu’il s’agit d’une édition universitaire, généralement peu ou mal distribuée[1]. Pourtant, la sortie de la 2e édition, révisée, du livre pionnier d’Idelette Muzart – Fonseca dos Santos, publié initialement en 1999 par la même maison d’édition, n’est pas une surprise mais une réponse attendue à la demande d’étudiants en arts du spectacle, études littéraires ou histoire culturelle, pour qui l’œuvre de la chercheuse est une référence indéniable sur  l’écrivain, romancier, poète et dramaturge Ariano Suassuna.

 

Si le livre fut pionnier, la bibliographie critique de Suassuna s’est beaucoup enrichie depuis, comme en témoignent les thèses et les mémoires, devenues livres, articles et même numéros de revue consacrés à l’œuvre théâtrale (O Percevejo, Unirio) ou à l’ensemble de l’œuvre (Plural Pluriel, Paris Ouest Nanterre La Défense). L’œuvre d’Ariano Suassuna, elle-même, s’est accrue grâce à de nouvelles publications, à une réédition attendue de l’ensemble des pièces et à une nouvelle édition du Romance d’A Pedra do Reino, sans parler des nombreuses adaptations théâtrales, cinématographiques, télévisuelles de cette œuvre multiforme.

 

Le livre d’Idelette Muzart, pourtant, conserve son intérêt et son actualité. En premier lieu, parce qu’elle a choisi une approche volontairement partielle et englobante, comme le recommande Charles Baudelaire, cité en exergue : « Pour être juste, c’est-à-dire pour avoir sa raison d’être, la critique doit être partielle, passionnée, critique, c’est-à-dire faite à un point de vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre le plus d’horizons. »

 

Nous voilà donc avertis : nulle préoccupation d’exhaustivité ou d’encyclopédisme – même si parfois, en annexe, ce souci pointe son nez – mais un choix délibéré, celui d’une quête, que poursuit l’écrivain tout au long de sa vie et à travers de multiples formes d’écriture et d’expressions, et qui le pousse à organiser un mouvement artistique, ouvert à tous les arts, unis et soudés par cette quête d’une poétique populaire.

 

Les voix de la mémoire et de la tradition se mêlent aux cultures du monde, que l’on recueille de l’héritage ibérique comme africain (ou même indien, dans la musique et les arts plastiques) pour créer un art armorial qui ne renie rien, des sons et des couleurs baroques comme de la création contemporaine, lorsque celle-ci rejoint le mythe et le rêve.

 

Si l’introduction sert à l’auteur à préciser quelques notions fondatrices – populaire, lettré, oral, écrit – et à tracer son chemin, le premier chapitre définit ce que fut le Mouvement Armorial, né au Pernambouc, dans les années 70, au terme d’une longue gestation, commencée dans les années 40, autour de la Société d’Art Moderne, du Théâtre de l’Etudiant de Pernambouc, du Gráfico Amador et autres hauts lieux de la culture et de la création dans une capitale régionale, refusant tout enfermement régionaliste.

 

Puis l’étude nous emmène à la recherche de l’espace-temps de cet imaginaire armorial, dans l’histoire et les mythes reconstruits par les écrivains et les poètes, tous ou presque tous « fazendeiros do ar »,  selon la formule de Carlos Drummond de Andrade, entre monde rural rêvé et vie urbaine imposée ou choisie.

 

Mais à partir du chapitre 3, la poétique de la voix s’affirme, calquée sur l’art poétique des improvisateurs et repentistas, comme modèle ou mythe, mémoire et co-présence dans un intertexte et un jeu, parfois vertigineux, de citations vraies, fausses ou imaginées. Si le chapitre suivant est consacré à la musique et à l’image armoriale, c’est pour mieux comprendre les mécanismes de son élaboration, en revenant sans cesse à l’art populaire, source et modèle, transformé et recréé par les artistes armoriaux – y compris par ceux qui refusent toute appartenance au Mouvement, par crainte de réductionnisme peut-être ou par une volonté d’originalité irréductible.

 

L’originalité n’est pas en cause mais bien « l’air du temps », si cher à Michel Maffesoli, dont les artistes sentent parfois, bien avant les autres, les retournements. Ainsi le chapitre 5, consacré au théâtre armorial, est sans doute le mieux compris et le plus étudié aujourd’hui de l’ouvrage de Idelette Muzart – Fonseca dos Santos parce que les créateurs et les chercheurs ont dépassé les modèles un peu étriqués – parce que trop respectueux ? - de la modernité des années 50 et 60 et se laissent aller à des mises en scène, voire à de grands remue-ménages, du théâtre et de l’écriture de Ariano Suassuna, comme un tout (voir par exemple la mise en scène du spectacle d’Antunes Filho, A Pedra do Reino, à partir du roman suassunien, en 2007), y redécouvrant non seulement le texte ou le personnage populaire, mais aussi le son, le rythme et autres formes de représentation populaire. L’ethnoscénologie, science nouvelle, théorise ces intrusions d’autres imaginaires sur la scène ou dans la rue. Jean Duvignaud ne s’y était pas trompé, homme de théâtre s’il en fut, bouleversé par la rencontre avec la vision et l’art armorial.

 

Que reste-t-il aujourd’hui du mouvement ? Est-il mort pour que l’art armorial vive plus librement que jamais comme l’affirme en conclusion Idelette Muzart : « O movimento morreu ? Viva o armorial ! »? Nombreux sont les artistes qui « font » de l’armorial sans connaître son nom, ou même qui se réclament du mouvement sans toujours bien le comprendre.

 

Alors lisez pour comprendre et peut-être mieux critiquer !

 

 

Ingrid Bueno Peruchi

Université Paris Ouest Nanterre La Défense

CRILUS, EA 369 /

UNICAMP

 


[1] Ce qui n’est pas le cas de l’Editora da Unicamp, dont les livres sont facilement acquis dans toutes les grandes librairies brésiliennes.