Numéro 2: comptes rendus - Ver e imaginar o outro : alteridade, desigualdade, violência na literatura brasileira contemporânea

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Numéro 2: comptes rendus
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Ver e imaginar o outro : alteridade, desigualdade, violência na literatura brasileira contemporânea
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Ver e imaginar o outro : alteridade, desigualdade, violência na literatura brasileira contemporânea, org. Regina Dalcastagné. Vinhedo: Horizonte, 2008.

 

 

 

Quand la littérature s’ouvre aux thèmes considérés en marge, et que la critique analyse le récit nouveau qui s’instaure, nous pouvons légitimement nous questionner : comment l’univers de la violence, les récits des exclus et l’exotisme néoréaliste du regard peuvent-ils être compris comme des parties constitutives du discours narratif brésilien contemporain? La question trouve un début de réponse grâce à dix essais de professeurs et de chercheurs en Littérature brésilienne, publiés dans le livre organisé par Regina Dalcastagnè, Ver e imaginar o outro (Regarder et imaginer l’autre), édité par Horizonte, maison d’édition brésilienne.

 

Le livre est structuré en trois blocs thématiques : le regard, la violence et le discours des exclus.

 

Trois textes sont consacrés à la thématique du regard, et deux d’entre eux sont centrés autour de titres des années 80. Le premier est une étude de Lucia Helena qui part du concept de voyeur baudelairien pour expliquer son analyse des différents regards du narrateur contemporain, dans une société où le recours à l’image est, de plus en plus, exacerbé. Elle parle d’une « fiction sans limites » qu’en effet nous pouvons comprendre et expliquer par une « théorie des genres hybrides », qui serait très utile à une analyse minutieuse de ce genre de récit confessionnel, comme les récits de voyage, les biographies, les journaux intimes, les mémoires et la chronique, où existe une confluence des genres.

 

José Leonardo Tonus, pour évoquer l’actuel sentiment d’inconfort de qui parle d’exotisme dans la littérature contemporaine, analyse Relato de um certo oriente, de Milton Hatoum. Nous  retrouvons dans son texte la question du regard. Le sujet y est bien abordé, quoique son interprétation de l’excès de description - dans une scène où les frères rejettent la narratrice et dans la colère contre la sœur extériorisée au moment du repas -  soit passible d’un ‘autre’ regard. Le critique comprend ainsi  comme expression d’exotisme, chez Hatoum, la description de la gamme de plats libanais, délicatement décrits, et simultanément l’ambiguïté de l’attitude brutale envers la sœur. Il considère cette ambivalence comme une trace d’exotisme.  En partant de la supposition que le lecteur de Hatoum connait déjà tous ces plats, il laisse de côté une analyse de la scène plus originale, semble-t-il. L’ambiguïté ne naît pas d’une banale description, bien au contraire. Que a scène violente se situe au moment du repas lui donne un poids significatif : au sein de la famille libanaise, le repas est un moment d’union, de partage, d’affectivité. Un conflit que commence dans ce contexte doit donc être analysé de « l’intérieur » - la famille, la communauté, la tradition – et non de l’extérieur, la vision exotique. Dans le processus de récupération de la mémoire mis en œuvre, le recours aux saveurs, aux aromes et aux objets constituent un raccourci essentiel et parfaitement intégré au récit de Hatoum. Sans l’utilisation du sensoriel par les narrateurs comme déclencheur de toute une mémoire cachée, la madeleine de Proust serait simplement un petit gâteau.

 

Pour compléter le premier bloc thématique, Angela Maria Dias propose une étude sur la croissante relation entre la Littérature brésilienne contemporaine et la vie dans les grands centres urbains. Elle analyse quatre titres qu’elle classifie comme « récits de la marginalité et de l’exclusion » : Cidade de Deus, Estação Carandiru, Memórias de um sobrevivente et Capão Pecado. Angela nous propose un résumé de l’idée centrale du livre tout entier, avec sa tentative de conceptualisation du regard de l’autre, qui peut se révéler par la cruauté, par l’exotisme et par la mélancolie.

 

Le deuxième bloc thématique présente deux textes sur le thème de la violence. Dans celui dû à Tania Pellegrini,  Cidade de Deus et Estação Carandiru sont analysés encore une fois, mais l’étude se concentre ici  sur la différence entre le récit qui montre la violence, sans aucune distance, et celui qui parvient à se maintenir une distance, sans jugements, ou à l’établir. Karl Erik Schollammer propose, pour sa part, une remarquable réflexion d’ensemble sur l’insertion de la violence dans la production artistique-culturel et littéraire brésilienne. Il y souligne son refus de présenter la violence comme uns composants de l’identité nationale.

 

Le troisième bloc (5 articles) concerne le récit des exclus et débute par l’essai de l’organisatrice, Regina Dalcastagnè, sur les représentations des groupes sociaux non privilégiés par le discours littéraire. Elle parle de « démocratisation de la Littérature » comme une possible solution à cette exclusion. Márcio Seligmann Silva analyse la représentation de la violence dans Memórias de um sobrevivente, de Luiz Alberto Mendes.

 

Les trois derniers textes enfin parlent aussi de littérature de témoignage. Ivete Walty s’occupe des mémoires de Maria de Jesus da Silva, récit de cette marge de la société où les familles, pour manger, fouillent poubelles et décharges. Sonia Roncador analyse les témoignages des femmes de ménage dans le documentaire Domésticas, o filme (Femmes de ménage, le film) comme représentation de la position de la femme et surtout de la domestique dans la société brésilienne. Gislene da Silva évoque deux journaux intimes très particuliers, écrits par deux femmes ayant des problèmes psychiatriques : elle y rétablit le dialogue entre les arts et les maladies mentales que d’autres – les avant-gardes surréaliste et expressionniste – avaient déjà exploré de belle manière.

 

La lecture du l’ouvrage Ver e imaginar o outro évoque, dans son ensemble, une production littéraire contemporaine, au Brésil, où, dans les grands centres urbains, la violence s’est transformée, jour après jour, en thème de publicité et de marketing. Une marchandise comme une autre qui est maintenant arrivée dans les librairies.

 

Le discours du narrateur contemporain est ici considéré comme conséquence de son regard : regard distancé au point d’atteindre à l’exotisme du parfait étranger, regard de celui qui, même intégré au groupe social qu’il décrit, construit son récit avec tant d’exacerbation et d’exploitation de la violence, qu’il fait naître un nouvel exotisme.

 

Si le monde contemporain connaît une saturation médiatique de la représentation de la violence, cette exploitation construit, dans le cas du Brésil, une accentuation de l’impression de réalité, comme si la société brésilienne était totalement immergée dans cette violence. Or les artistes et les écrivains d’autres époques se sont déjà emparés de certains aspects de cette violence – la pauvreté, les maladies mentales – soit pour les dénoncer, soit pour les exalter ou même pour extirper  leurs propres fantômes intérieurs. Ce qui a changé sans doute, c’est l’appropriation du discours : les exclus sont devenus les narrateurs de leur propre histoire. Les textes réunis par Regina Dalcastagnè constituent une remarquable tentative pour comprendre l’insertion de ce nouveau mode de récit contemporain.

 

Son lecteur y gagne un espace de réflexion ouvert à la discussion. C’est un livre qui mérite d’être lu pour participer au débat sur le « Droit à la Littérature », où Antonio Cândido défend la démocratisation de la Littérature, vue comme droit humain, car la Littérature nous humanise et nous rend plus proche de l’autre (voir « O direito à Literatura ». In : Vários escritos. 4a ed. São Paulo/ Rio de Janeiro : Duas Cidades / Ouro sobre Azul, 2004, p. 165 – 191).

 

Rosângela Asche de Paula-Maceira

Université Paris Ouest Nanterre La Défense

EA 369 « Études romanes » - CRILUS