Luís Reis Torgal
Faculdade de Letras da Universidade de Coimbra[1]
L'histoire du régime de Salazar (1889-1970) et de l'Estado Novo (de 1932-33 jusqu'à 1968 ou 1974) est aujourd'hui une des aires les plus productives de l'historiographie portugaise (Torgal, 1996 : 425-431). Mais elle n’inclut pas un grand développement de l'histoire des idées et des institutions culturelles ; les historiens s’y sont plutôt intéressés à l'histoire politique et à l'histoire économique.
Même l'étude de la généalogie idéologique du Estado Novo est loin d'être faite d'une manière complète et profonde et, sans ce travail, il ne sera pas possible de comprendre le sens du régime, question fondamentale de discussion (Torgal, 2009) pour les historiens portugais (Loff, 2008) et étrangers.
Nous pourrions, toutefois, évoquer ici quelques études sur la culture déjà publiées : recherches sur les institutions culturelles et leurs dispositifs d'action, notamment le Secretariado de Propaganda Nacional / Secretariado Nacional de Informação (SPN/SNI), réalisées par Jorge Ramos do Ó (1999) et Heloísa Paulo (1994 et 2000); travaux sur l'art du Estado Novo dans l’œuvre de José-Augusto França (1984) ou des études de cas de Margarida Acciaiuoli (1991), Joaquim Saial (1991), Irene Ribeiro (1994) ou Nuno Rosmaninho (1996 et 2006); ou encore le livre constitué d’études sur les relations entre l'idéologie du Estado Novo et le cinéma, que nous avons coordonné (Torgal, 2000 et 2001); et la thèse de doctorat de Graça dos Santos (2004) sur le théâtre à l'époque du Estado Novo. Mais nous avons préféré tenter une réflexion globale sur l'image du salazarisme dans une perspective politico-culturelle, ce qui nous permettra d’en déterminer la problématique.
Un livre publié en France sur l'Estado Novo considère le salazarisme comme un régime singulier, non compatible avec la caractérisation de « régime fasciste ». Yves Léonard, son auteur, écrit:
[…] Singulier comme tout régime en tant que phénomène historique, le salazarisme échappe ainsi à une classification simplificatrice qui l'incorporerait abusivement à la catégorie des fascismes. Singularité qui, si elle lui confère une place à part dans les familles des autoritarismes, n'exclut pas, toutefois, certaines parentés et affinités avec d'autres régimes, principalement «l'État corporatif chrétien» du chancelier Dolfüss en Autriche, voire le gouvernement de Vichy du maréchal Pétain […] (Léonard, 1996 : 11-12).
J’ai déjà traité dans plusieurs articles[2] de cette question qui a connu de nouveaux développements après la polémique provoquée par un documentaire présenté à la télévision portugaise et par l´étonnante affirmation de l’historien-publiciste et ancien ministre de Salazar et de Marcello Caetano, José Hermano Saraiva. Celui-ci déclarait, dans une interview, que Salazar avait été « anti-fasciste », en justifiant cette affirmation par le fait que ce puissant homme d'État aurait combattu le national-syndicalisme qui, pour sa part, avait « une tendance vraiment fasciste ». Et il serait encore nécessaire d’évoquer le fait surprenant que Salazar ait été considéré, récemment, comme le premier Portugais dans le spectacle télévisuel créé par la BBC, « Les Grands Portugais », ce qui a provoqué une discussion ou une réaction, malgré tout peu chaleureuse, surtout parmi quelques intellectuels et historiens…
En fait, le discours de Salazar et des salazaristes a influencé non seulement les idéologues, mais aussi les historiens qui pensent plus à l'image de Salazar qu’au salazarisme lui-même, qui n'est pas seulement constitué par la pensée de Salazar mais par une confluence d'idéologies qui assument avec l'Estado Novo une réalité institutionnelle et politique complexe. Ainsi s'est formée une idée d' ‘originalité’ du salazarisme, conception qualitative différente d’une autre catégorie plus rigoureuse, celle d'identité ; l'identité, une caractéristique du salazarisme, comme de tous les régimes politiques ou de toutes réalités historiques, quoiqu’il soit possible de les intégrer, à leur tour, dans des catégories plus vastes, comme, dans ce cas, le « fascisme ». De même, les historiens intègrent certaines situations ayant une identité propre dans d’autres catégories, comme, par exemple, le Féodalisme ou l'Illuminisme.
Salazar, qui était professeur à l'Université et militant catholique (jusqu'à son arrivée au pouvoir seulement), a présenté son régime dans une perspective ‘spirituelle’ ou culturelle. Ainsi l'image forte du régime a été toujours une image d' ‘originalité’ qui a touché plusieurs intellectuels. Salazar a toujours affirmé, en effet, son désir de faire une révolution qui soit davantage une révolution spirituelle qu'une révolution politique. Nous pouvons rappeler en exemple les idées présentées par Salazar lors des célèbres interviews accordées à António Ferro et qui furent traduites en plusieurs langues, comme le français évidemment. Cette édition française comporte une « Note en guise de Préambule » de Paul Valéry, lui-même, où l'académicien français fait l’éloge de la pensée de Salazar et élabore un essai théorique sur la Dictature. Salazar, évoquant sa formation politique, a laissé des mots qui affirment une vision culturelle de la réalité et non une vision politique, maurrassienne. Nous allons transcrire ces mots d’après la version française:
[…] Pour Maurras et ses disciples le phénomène politique est le phénomène social par excellence, et la politique le grand facteur de la vie des peuples, déterminante de leur évolution. Son étendard de guerre «politique d'abord» parle clair et synthétise admirablement la dynamique des maurrassiens purs. Mais ce que contient cette expression est une erreur en histoire et en sociologie, et constitue un danger pour la formation des nouvelles générations. Certainement la politique a sa place, remplit sa fonction, importante, dominante à certains moments. Sans elle il n'y aurait pas Dictature et sans doute je ne serais pas ici…Mais la vie d'un pays est plus complexe, plus large, échappe plus aux organes et à l'action du pouvoir que beaucoup ne pourraient le croire: l'histoire d'une nation n'est pas seulement de ses conquérants, de ses grands rois; elle est, surtout, la résultante du travail que le milieu impose aux hommes, et des qualités et des défauts des hommes qui y vivent. Je trouve salutaire pour la jeunesse qu'à la maxime de Maurras, «politique d'abord», elle oppose l'interrogation (qui est une réponse négative) de Demolins: A-t-on intérêt à s'emparer du pouvoir? Cela la détournerait de penser que le problème national se résout uniquement par l'assaut aux organes de l'État. Nous avons besoin d'une chose que nous n'avons jamais eue et dont le défaut semble avoir été la cause de nos hauts et de nos bas: la formation de la volonté pour donner de la continuité à l'action […] (Ferro, 1934 : 237-239).
Cette idée de « révolution spirituelle » avait comme support une affirmation dogmatique de la « Vérité » du Estado Novo. On affirmait que rien n’était hors du régime, parce qu'il était tout. Un texte important permet de comprendre cette image : il s’agit d’un des textes les plus divulgués et les plus traduits, comme souvent pour les interviews à António Ferro. Il en existe une version synthétique et une autre version commentée, dont le titre est Decálogo do Estado Novo — Décalogue de l'État Nouveau Portugais, dans la version française, et The ten commandments of the Portuguese New State, dans la version anglaise. Son auteur avait été un idéologue monarchique, qui deviendra ‘l'historien du régime’, João Ameal.
Dans le premier commandement on peut lire:
[...] O Estado Novo representa o acordo de tudo o que é permanente e de tudo o que é novo, das tradições vivas da Pátria e dos seus impulsos mais avançados. Representa, numa palavra, a vanguarda moral, social e política [...] (Ameal, 1934: 5).
Le second commandement affirme:
[...] O Estado Novo é a garantia da independência e unidade da Nação, do equilíbrio de todos os seus valores orgânicos, da fecunda aliança de todas as suas energias criadoras [...] (idem: 15).
Le troisième:
[...] O Estado Novo não se subordina a nenhuma classe. Subordina, porém, todas as classes à suprema harmonia do Interesse Nacional [...] (idem: 23).
Enfin, le dernier commandement justifie la répression:
[...] Os inimigos do Estado Novo são inimigos da Nação. Ao serviço da Nação — isto é: da ordem, do interesse comum e da justiça para todos — pode e deve ser usada a força, que realiza, neste caso, a legítima defesa da Pátria [...] (idem: 87).
Selon la logique de Salazar et de l'État Nouveau, la répression — même légitimée par la coïncidence entre l'État et la Nation — n’était pas l'image forte du régime. Salazar, qui admirait Mussolini, s'affirmait, cependant, contre son Césarisme, dans une tradition idéologique défendue par l'Integralismo Lusitano et par les catholiques ; ceux-ci citaient d’une part, le estrangeirismo de certaines réalités politiques, comme l'absolutisme éclairé du Marquis de Pombal, qui avait ouvert les portes au libéralisme, et, d’autre part, la conception scolastique du Pouvoir, une conception théologique-nationale et morale.
Ainsi, en toute logique, le salazarisme serait formellement contre le totalitarisme et contre tous les formes forcément « politiques » de l'État et des mouvements d'action, comme le national-syndicalisme. Il devait nécessairement présenter cette image soft qui eut un grand succès dans le pays comme à l’étranger. Toutefois, les contradictions deviendraient vite évidentes, parce que l'affirmation d'idéologie unique, de parti unique, de vérité unique en viendrait à conduire l'État Nouveau vers une pratique d'autoritarisme et même de totalitarisme à visage humain.
Ce type d'État aurait naturellement comme support et comme conséquence une politique culturelle, la « política do espírito » (« la politique de l'esprit »), expression popularisée par António Ferro (1932 et 1935), écrivain moderniste, journaliste et dramaturge, admirateur de D'Anunzio, voyageur impénitent et interviewer de dictateurs. Dès 1932-1933, Salazar s’est rendu à l'idée que cette culture diffusée par l'État devait être intégrée dans un appareil de propagande, réalité admise comme une nécessité. António Ferro, après avoir assisté à la Conférence Économique de Londres, comme envoyé spécial du journal Diário de Notícias, a écouté Salazar, qui lui répondait au sujet de la Propagande, question d’actualité qui alors enthousiasmait les jeunes gens:
[…] Ils ont raison, mais ce dynamisme qui les enthousiasme tant et que je reconnais souvent nécessaire, n'est pas toujours fait d'action pure et utile mais de mots et de gestes. Entre les grandes mesures réformatrices d'un État nouveau, il doit forcément y avoir, si l'œuvre est vraiment utile, construite sur de bonnes bases et avec de solides matériaux, des intervalles de longues périodes d'attente. Mussolini et maintenant Hitler, remplissent ces intervalles, ces espaces morts, avec des discours enflammés, des cortèges, des fêtes, proclamant ce qui s'est déjà fait et ce qu'on pense faire. Ils ont raison, car ainsi ils trompent l'impatience naturelle du peuple, du public exigeant des situations d'autorité et de force, qui est toujours dans l'attente du numéro difficile et périlleux, du numéro de cirque. Nous aussi nous serons forcés d'en arriver là par une propagande intense, consciemment organisée, mais il est regrettable que la vérité ait besoin de tant de tapage pour s'imposer, de tant de cloches, de grosses caisses et de tambours, des procédés mêmes, en somme, dont se sert la mensonge […] (Ferro, 1934 : 278-79).
Ainsi que le signalait, en note de bas de page, l’édition française de l'œuvre d'António Ferro, Salazar avait créé en 1933 le Secrétariat de la Propagande National, dont la direction sera exercée par le journaliste et interviewer. Dans l'acte de fondation du Secrétariat, Salazar évoquait la force de la pratique politique: «Politicamente só existe o que o público sabe que existe» (Salazar, 1935 : 259). En 1940 (Salazar, 1943 : 191) comme en 1948, il répétait encore, en réaffirmant son sens «moral», la même idée, traduite par Jacques Ploncard d'Assac:
[…] La vérité est que, politiquement, tout ce qui a l'air d'être est. Je veux dire par là que les mensonges, les fictions, les craintes même injustifiées finissent par engendrer des états d'esprit qui sont autant de réalités politiques; c'est en s'imposant à elles, en s'alliant avec elles ou en luttant contre elles qu'il nous faut gouverner […] (D’Assac, 1964 : 260).
Le Secrétariat de Propagande National s'affirmait ainsi comme une nécessité, à la différence d’organes semblables dans d’autres États:
[…] Vamos abstrair de serviços idênticos noutros países, dos exaltados nacionalismos que dominam, dos teatrais efeitos a tirar no tablado internacional. Tratemos do nosso caso comezinho […] (Salazar, 1935 : 258-259).
L’expression « originalité » se retrouve encore dans les mots de Salazar, originalité faite de sentiments de moralité, de nationalisme et dans une «certaine mesure», d'une conception de la culture fondée sur l'exemple de l'histoire:
Grande missão tem sobre si o Secretariado, ainda que só lhe toque o que é nacional, porque tudo o que é nacional lhe há-de interessar. Elevar o espírito da gente portuguesa no conhecimento do que realmente é e vale, como grupo étnico, como meio cultural, como força de produção, como capacidade civilizadora, como unidade independente no concerto das nações; clamar, gritar incessantementeo o que é e o que se diz ser; repor constantemente as coisas no terreno nacional, referi-las sempre à Nação, que nós tomamos como a primeira realidade da nossa organização política e social, é necessidade inadiável que devia ser satisfeita, que há-de sê-lo com a colaboração dos maiores valores portugueses dispostos a trabalhar nesta cruzada, e com alegria, com sentimento, com alma. Não só com estes predicados: também com verdade e com justiça.
Il n'y a aucun sentiment raciste, surtout aucun sentiment antisémite — le problème sémite a été complètement résolu au Portugal à la fin du XVIIIe siècle et sa survivance est réduite à petits groupes d'intellectuels et par influence étrangère. L'unique sentiment raciste — commun entre les État colonialistes — concerne les peuples africains et n’a de signification que parce qu'il survivra au-delà des mouvements généralisés de décolonisation qui se développent après la guerre. En effet même en 1957 Salazar affirmait:
[…] Nós cremos que há raças, decadentes ou atrasadas, como se queira, em relação às quais perfilhámos o dever de chamá-las à civilização […] (Salazar, 1957 : 427).
Ainsi, pouvons-nous affirmer que l'image présentée par l'État Nouveau était celle d’un modèle idéal de Nation-État et qu'il symbolisait une œuvre civilisatrice, la « conversion » de tous à ses vertus. C’est en cela que l'État Nouveau donne une image différente des autres fascismes, où prédomine l'idée de force et de répression ou de l'action du parti. Cette image fonctionne si nous en restons aux signes extérieurs et en l’absence d’une lecture plus profonde de ses réalités.
En continuant à observer ces signes, nous pouvons voir, par exemple, que l'État et le Secrétariat de la Propagande Nationale ont exercé une fonction très importante surtout jusqu'aux années 50, en essayant de pousser les artistes et les écrivains à collaborer à l’œuvre de l'État Nouveau. Nous pouvons même affirmer que, dans le domaine des arts plastiques, une coexistence des styles a été possible, bien que la même chose se soit produite dans l’Allemagne nazie et dans l’Italie de Mussolini. En effet, la conception d'une « maison portugaise » à la mode de Raúl Lino et une architecture monumentale présentant des motifs gréco-romains, par exemple, ont pu coexister, sans conflits apparents, dans l'architecture de Cottinelli Telmo.
Le cas de l'art dans l'Exposition du Monde Portugais pourrait être un autre exemple (Acciaiuoli, 1998), ou même ce qui se passait à Coimbra, où apparaît l'image du Portugal comme modèle, dans l'œuvre de Cassiano Branco, Portugal dos Pequenitos (Paulo, 1990 ; 395-414). Il en est de même de la conception d'une « architecture de Pouvoir » dans les travaux de l’universitaire précédemment citée, ouvrage original, peu évoqué par les historiens de l'art jusque récemment (Rosmaninho, op. cit.), et si étonnamment intéressant car il a été bâti après la destruction de l'ancienne ville et représente, dans sa conception, un cadre simultané de tradition et de modernité. Depuis la fondation de l'Académie Nationale des Beaux Arts (1932) dominait l'idée qu'il était important de discipliner les esprits, mais il serait possible, dans une perspective nationaliste, de demander la participation des artistes plus traditionalistes ou plus modernistes.
En ce qui concerne la littérature, nous ne pouvons pas vraiment parler d’une « littérature officielle ». Ce que nous pouvons dire — comme nous l’avons déjà prouvé dans plusieurs articles — c’est qu'il y a eu, d'une part, une conversion de quelques grands écrivains portugais du XIXe siècle (« le stupide XIXe siècle», selon l'expression de Léon Daudet, adoptée par les traditionalistes et par les catholiques portugais), soit l'écrivain réaliste Eça de Queirós, devenu le « patron » du prix du roman des « Prix Littéraires » créés par le SPN, soit le poète socialiste et hétérodoxe Antero de Quental (Torgal, 1991), le « patron » du prix de poésie, ou d’autres encore comme Almeida Garrett (Torgal, 2003), écrivain romantique libéral, ou l’historien socialiste, Oliveira Martins (Torgal, 2000) . Par ailleurs, si nous pouvons dire que les livres primés ne sont pas exactement des «livres de régime», ce sont toutefois des livres que s'intègrent parfaitement dans le monde des valeurs défendues ou acceptées par le régime. António Ferro s’exprime de façon très claire à ce sujet et justifie son objectif et celui de l'État en ce qui concerne les prix littéraires :
[...] Criando-os, não quisemos estimular, como é fácil agora deduzir, o satanismo literário, a política da matéria, que já condenámos, mas a política do espírito, que já definimos. Não somos uma academia de ciências nem um organismo exclusivamente literário. Temos outros objectivos, que não são incompatíveis com a finalidade das instituições de cultura que possam recompensar a livre produção, mas esses objectivos são corajosa e francamente limitados por balizas morais e espirituais. Como escritor, podemos ler, admirar certas obras literárias inconformistas, que consideramos dissolventes e perigosas quando muito fortes. Como dirigente dum organismo que se enquadra dentro do Estado Novo, não podemos aceitar nem premiar essas obras. Não teremos força, talvez, para as evitar, mas nada faremos — nem devemos fazer — para lhes dar alento. Protegê-las, estimulá-las, seria uma traição aos princípios que defendemos e defenderemos. As intenções amplamente construtivas dos nossos prémios são, portanto, facilmente compreensíveis [...] (Ferro, 1950: 29-30).
Nous n’avons évoqué que le cas des prix du roman et de poésie (Neto, 2001) pour arriver à la conclusion que toutes les œuvres s'intégraient à la «politique de l'esprit» (Torgal, 1999). Le cas le plus fréquemment cité est aussi le plus symbolique. Il s’agit évidemment du prix de poésie de 1934 donné ex-aequo au livre Mensagem de Fernando Pessoa et au livre Romaria du prêtre franciscain Vasco Reis. Si l’on peut parler de valeurs communes, selon l'interprétation salazariste, aux deux livres - l'espoir de conversion d'un pays qui émerge du sébastianisme, chez Pessoa, et la conversion religieuse d'un incroyant bolcheviste, chez Vasco Reis - le rapprochement entre le génie de Pessoa et l’ingénuité de Vasco Reis est proprement incongru et ne peut s’expliquer que par les valeurs idéologiques de l'État Nouveau.
Dans les bibliothèques populaires (Torgal, 1982), la thématique des livres littéraires est également ajustée aux conceptions fondamentales de l'État Nouveau. On y retrouve des livres à thématique ethnographique et religieuse, les œuvres du Comte de Monsaraz et de Antero de Figueiredo, de Nuno de Montemor, de Augusto Gil et de António Correia de Oliveira. La littérature historique y est présente et, parmi les classiques portugais, on trouve des œuvres comme O Amor de perdição de Camilo Castelo Branco ou la Trilogia da aldeia de Júlio Dinis. Et, parmi les auteurs plus hétérodoxes, on ne trouve que les livres qui représentent leur ‘conversion’ à une pensée ou à un sentiment plus orthodoxe, comme A cidade e as serras, de Eça de Queirós, As últimas farpas de Ramalho Ortigão, en critique de la Ie République portugaise, ou l’ História de Jesus para as criancinhas lerem, de Gomes Leal (Torgal, 1989).
Dans un essai sur le cinéma, nous avons montré que le cinéma portugais des années 30, 40 et jusqu’au début des années 50, a été marqué surtout par l'esprit de la comédie de coutumes et, encore une fois, par l'esprit de conversion (Torgal, 1997). Un cas très intéressant et unique est celui de As pupilas do Senhor Reitor (1935), réalisé par Leitão de Barros, adaptation du livre homonyme de Júlio Dinis. Il y figure une présentation introductoire, une affirmation du nationalisme formulé par l'organisme de censure lui-même, l'Inspection Générale des Spectacles:
[...] A Inspecção-Geral dos Espectáculos ao visar o filme As Pupilas do Senhor Reitor louva a firma Tobis Portuguesa e todos aqueles que intervieram na realização desta obra que levará aos Portugueses dispersos pelo mundo uma bela expressão de arte nacionalista que firmemente os ligará à PÁTRIA comum [...].
Le plus important à noter serait, donc, la conversion à l’esprit du nationalisme, non seulement des Portugais résidents au Portugal, mais aussi des Portugais de la diaspora. Cette idée est présente dans plusieurs autres films: c'est, après la crise du XVIe siècle, la conversion de l’histoire du Portugal elle-même. Dans le message final du film Camões (1946) de Leitão de Barros, qui s’achève sur la vision du drapeau national et l'image des commémorations bicentenaires de 1940, c’est à la fois la fondation et la restauration de la Nationalité; ou la conversion sociale et morale aux vertus simples du Peuple dans le film du même Leitão de Barros, Maria Papoila (1937); ou encore la conversion du sage professeur de Médecine de Coimbra, rationaliste, athée et voltairien, devant un miracle réalisé à Fátima, dans le film de Jorge Brum do Canto, Fátima, terra de Fé, de 1943 (Garrido, 2000); ou la conversion du petit capitaliste, exploiteur des pauvres gens, devant l'idéalisme coopérativiste mais ingénu d'un homme simple, qui a cependant eu besoin de capital pour atteindre ses objectifs philanthropiques, dans le film de Perdigão Queiroga, Sonhar é fácil (1951).
Deux films officiels de propagande — propagande originale, non pamphlétaire et brutale, comme l’affirmait son réalisateur, António Lopes Ribeiro, en les comparant au cinéma de propagande nazi, fasciste et soviétique (Cine jornal, 1936) — A Revolução de Maio (1937) et O feitiço do Império (1940) présentent deux autres formes de conversion: respectivement la conversion d'un révolutionnaire communiste aux vertus de l'État Nouveau et la conversion d'un riche luso-américain, dénationalisé, aux vertus de la portugalité lorsqu’il découvre la réalité de l'Empire portugais en Afrique.
Ainsi, nous pouvons affirmer que l'esprit dominant de l'État Nouveau est l'esprit de «culture», d'originalité et de conversion aux « vraies » vertus politiques, morales et sociales. De conversion, ou plutôt de « reconversion ». Les Portugais avaient un passé glorieux et ce qu’apportait l'État Nouveau n'était rien d’autre que le retour aux vraies vertus portugaises après le période noire de l'histoire démo-libérale et antinationale. Ce retour n'était pas un sentiment traditionaliste tout-court, car l'État Nouveau était sûr de représenter aussi la modernité face à un passé démocratique, désordonné et démodé et devant la menace du communisme.
En 1936, la réforme de l'Education — comme une Carta della Scuola du salazarisme — et la formation de l'Académie Portugaise de l'Histoire cherchaient à concrétiser la « révolution spirituelle » et la conscience de l'Histoire (Torgal, 1998). De façon concomitante, le Ministère des Œuvres Publiques de Duarte Pacheco présentait l'image du développement du pays, visible dans beaucoup d’ouvrages de propagande et dans le documentaire de 1944, A morte e a vida do Engenheiro Duarte Pacheco, réalisé par le cinéaste du régime, António Lopes Ribeiro.
La Jeunesse Portugaise (1936), issue de l'esprit de la réforme de l'Education, n'était pas seulement une copie de la Gioventù Fascista. Elle voulait affirmer l'esprit de tradition, de discipline et de modernité de l'éducation. De même, la Fondation Nationale pour la Joie du Travail (FNAT), de 1935, s'intégrait théoriquement dans les conceptions modernes de la culture et du loisir pour les ouvriers et les paysans. Une organisation militaire comme la Légion Portugaise s'explique ainsi dans l'esprit de lutte contre les idées subversives du communisme et pour la défense civile du territoire, dans un temps marqué par la peur de la Guerre Civile d’Espagne et par la crainte du communisme staliniste.
En conclusion, si - selon nous - rien de tout cela ne sépare vraiment le salazarisme de l'esprit du fascisme (dans un sens générique), il existe cependant certaines identités caractéristiques : un discours plus tolérant et non totalitariste, une défense de la coïncidence de l’État avec l'idée de Nation, ce qui justifiait en fait l'intervention dans tous les domaines de la vie. C’est là une réalité constatable, par exemple, par l’analyse des archives de la Police politique (PVDE/PIDE/DGS). C’est aussi ce qui poussa certains catholiques, quoique généralement respectueux de l'État, à adhérer à une idéologie d'opposition dès les années 40.
La « politique de l'esprit », elle-même, tendait non seulement vers « l'information » et la « formation » — objectifs avoués de la propagande, selon les mots de Salazar (1937 : 193)[3] — mais aussi vers la « conversion » ou la « reconversion » des esprits, donc fatalement vers la répression. Les mots d’António Ferro, le directeur du SPN, confirmaient cette option, considérée comme un service rendu à la Patrie, comme l’affirmait le 10e commandement du Decálogo do Estado Novo, déjà évoqué. Citons la définition de Política do Espírito de Ferro:
Política do Espírito não é apenas […] fomentar o desenvolvimento da literatura, da arte e da ciência, acarinhar os artistas e os pensadores, fazendo-os viver uma atmosfera em que lhes seja fácil criar. Política do Espírito é aquela que se opõe, fundamental e estruturalmente, à política da matéria. Política do Espírito, por exemplo, neste momento que atravessamos, não só em Portugal como no Mundo, é estabelecer e organizar o combate contra tudo o que suja o espírito, fazendo o necessário para evitar certas pinturas viciosas do vício que prejudicam a beleza, como certos crimes e taras ofendem a humanidade, a felicidade do homem. Defender a Política do Espírito é combater sistematicamente, obra da vida ou obra da arte, tudo o que é feio, grosseiro, bestial, tudo o que é maléfico, doentio, por simples volúpia ou satanismo! (Ferro, 1950, 18-19).
C’est cet esprit qui a justifié l'exercice de la censure et de l'action de la police politique. C’est ainsi que s’est développé une répression contre les arts, les lettres et la philosophie, dites «sataniques», depuis 1933 jusqu'au « marcelisme ». Les victimes n'ont pas été seulement les communistes ou les socialistes comme ce fut le cas pour la littérature néo-réaliste ou la philosophie marxienne. Des penseurs laïques, libéraux, scientifiques, catholiques ont été également réprimés. C’est ainsi qu’ont été « démissionnés’ » en 1935, le professeur universitaire Sílvio Lima pour avoir écrit un livre de critique sur le Cardinal Patriarche en 1930, dénonçant la confusion entre la rationalité et la foi.
De nombreux professeurs universitaires, de diverses formations, ont été licenciés car ils affirmaient leur désaccord avec la politique de Salazar de l’après-guerre, comme le professeur universitaire, médecin, scientifique, penseur et peintre Abel Salazar, et le professeur, historien de la littérature, Rodrigues Lapa; en 1947.
À partir de 1958, une forte répression fut exercée sur l'évêque de Porto, D. António Ferreira Gomes à cause d’une lettre de critique à Salazar. Durant les années 1960, l'œuvre de théâtre Felizmente há luar (1961), de Luís de Sttau Monteiro, fut censurée. En 1969 le prêtre et professeur universitaire Joaquim Ferreira Gomes fut démis de ses fonctions (quoique sa démission n’ait pas été concrétisée) à cause d’un petit livre en défense d’un aggiornemento de l'Église, O Padre num mundo em transformação (1968). Ce sont là de simples exemples car l'histoire de la répression n'a pas encore été totalement faite[4].
Ce n’est qu’après avoir réalisé cette étape fondamentale de la recherche que nous pourrons connaître la véritable dimension de la politique de l’Estado Novo et que nous pourrons tenter une juste interprétation. Les images d'originalité du régime sont très fortes, mais ne nous laissons pas tromper. Miguel Unamuno, dès 1935, pensait que l'Estado Novo avait une identité propre, mais il pensait aussi que c’était bien là un fascisme — un Fajismo de cátedra (Unamuno, 1935) — un fascisme administré par la sagesse d'un professeur universitaire.
Références bibliographiques :
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[1] Cet article a été une communication présentée à Paris, le 14-16 Avril 1999, à l’Instituto Camões, comme introduction à la problématique du colloque «Regards croisés entre les théâtres portugais et français au XXe. Siècle». Inédit, il a toutefois presque dix ans… Pour cela il a été remanié et actualisé autant que possible.
[2]Voir références bibliographiques.
[3]Discours proféré dans la réunion des Commissions de la « União Nacional »de Lisbonne, réalisé dans la Sale du Conseil de l’État dans la nuit du 26 février 1940.
[4] Au contraire de l’histoire de la Police politique qui a été publiée récemment, l’histoire de la Censure est presque totalement à faire.