Des sertões au sertão - Voyageurs français de la deuxième moitié du XIXe siècle

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Clotilde Gadenne

Université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense

 

 

Euclides da Cunha, ouvrant sa description des sertões, en fait avant tout une région du Brésil peu décrite : « terra ignota », l'appelle-t-il[1] – terre inconnue, qui sonne aussi comme ‘ignorée’. Il circonscrit précisément, par des limites géographiques, une région du Nordeste : région fermée que l'on contourne sans y entrer, espace à part où le temps s'est arrêté – un ‘autre’ Brésil, qui semble n'avoir jusque-là suscité aucune étude précise. Il mentionne le passage de Martius par ces contrées, cite également les travaux de Saint-Hilaire, mais les données qu'offrent ces voyageurs lui paraissent trop peu de choses :

 

Nenhum pioneiro da ciência suportou ainda as agruras daquele rincão sertanejo, em prazo suficiente para o definir. Martius por lá passou […]. Os que o antecederam e sucederam, palmilharam, ferretoados da canícula, as mesmas trilhas rápidas, de quem foge. (Livre 1, Chap. III : O Clima)

 

‘Sertãodésigne, pour Euclides da Cunha, une aire aux caractéristiques géographiques précises, mais le terme, jusqu'au XIXe siècle, était employé dans un sens plus vaste, rapporté aux terres de l'intérieur du pays, regroupant les forêts côtières et les campos qui leur font suite pour se perdre dans la selva lointaine, tous réunis par une même méconnaissance et la même opposition aux pôles de peuplement développés par les Portugais à la frange du pays. Le glissement qui s'est ainsi opéré est en lui-même significatif : il suit la reconnaissance progressive et l'exploitation d'un territoire d'abord considéré pour sa très faible densité de population, puis mieux connu et davantage occupé.

 

Aussi, si Jeanine Potelet, étudiant les voyageurs français de la période 1816-1840 peut encore parler des « déserts de São Paulo » et des « déserts du sud » en les regroupant sous le terme de sertão, suivant en cela l'usage en vigueur à cette époque (1993 : 110 à 114), la question se pose du sens que lui donnent les voyageurs de la période suivante, qui précède l'écriture de l’ouvrage d’Euclides da Cunha. Et ce d'autant plus que parmi eux, plusieurs pénètrent davantage dans l'intérieur du pays qu'aucun de leurs prédécesseurs ne l'avait fait, et participent au mouvement d'exploration de ces régions jusque-là peu parcourues.

 

Il s'agit donc d'abord de voir quel usage ces voyageurs de la deuxième moitié du siècle font du mot, c'est-à-dire s'ils l'utilisent et, si c'est le cas, à quelles régions ils le rapportent. Il s'agit également de définir l'intérêt qu'ils portent aux terres spécifiques du Nordeste, ou au contraire l'ignorance dans laquelle ils les maintiennent, comme semble l'affirmer Euclides da Cunha. Ont été retenus pour cette étude les écrits de onze voyageurs, parmi lesquels des explorateurs (Francis de Castelnau, Amédée Moure, Emmanuel Liais, Jules Crevaux, Henri et Octavie Coudreau, auxquels on peut encore adjoindre l'abbé Edouard Durand, missionnaire ecclésiastique mais dont les œuvres s'attachent à décrire de nombreux bassins fluviaux brésiliens), ainsi que des Français partis pour diverses raisons, certains ne pénétrant que peu dans l'intérieur (Charles Expilly, Adolphe d'Assier), d'autres menés plus avant par leur curiosité (le peintre Auguste François Biard et le journaliste Alfred Marc)[2].

 

Tableau récapitulatif des voyageurs français pris en compte

(classés en fonction de la date de leur séjour)

 

 

Dates du séjour

Motif du séjour

Régions visitées au Brésil

Francis de Castelnau

1843-1847

explorateur

Rios Tocantins et Araguaia

Amédée Moure

1851-1854

explorateur

Rio Paraguay

Charles Expilly

1852-1857

affaires

Rio de Janeiro, région de Vitória

Auguste Biard

1858-1859

artiste-peintre

Espírito Santo, Amazone et Madeira

Adolphe d'Assier

1858-1860

motif inconnu

Côte jusqu'à Belém, rio Paraíba

Emmanuel Liais

1858-1881

astronome

Rio São-Francisco

Edouard Durand

? - 1867

missionnaire

Rios Doce, São-Francisco, Amazone, Rio Negro et Madeira

Jules Crevaux

1877-1882

explorateur

Rios Jari, Paru, Iça et Japurá

Henri Coudreau

1883-1899

explorateur

Rios Araguari, Tapajós, Xingú, Tocantins, Araguaia, Iamunda, Trombetas

Alfred Marc

1887-1889

journaliste

Manaus, côte de Belém à Rio de Janeiro, Matto-Grosso

Octavie Coudreau

1893-1906

explorateur

Rios Cumina, Curua, Mapuera, Maicuru

 

Seuls deux de ces Français – Emmanuel Liais et l'abbé Edouard Durand – approchent cette part spécifique du sertão chère à Euclides da Cunha. Et encore le font-ils depuis ses marges, puisque l'un et l'autre entreprennent de décrire le rio São-Francisco, qu'ils parcourent à quelques années d'intervalle. Tous deux ont effectué une œuvre d'exploration – il s'agissait en effet de déterminer la navigabilité du fleuve et ses éventuelles connexions avec d'autres cours d'eau plus facilement praticables ou aménageables – mais aucun pour le compte du gouvernement français : Emmanuel Liais, en charge de l'Observatoire de Rio de Janeiro, reçoit plusieurs missions, notamment en 1862, de l'Empereur Dom Pedro II[3] pour la reconnaissance de cette partie du territoire. Quant à Edouard Durand, il semble ne lier ses destinations successives qu'à un intérêt purement géographique : ses liens avec la Société de Géographie de Paris sont attestés par le fait que ses travaux le mènent, à son retour en France, à occuper la place de Secrétaire de cette structure. Peut-être les travaux de Liais l'ont-ils encouragé à suivre lui-même le São-Francisco, pour en compléter la description : il cite en effet cet auteur dans les premières lignes de son mémoire.

 

Le fait que ces deux explorateurs ne soient pas envoyés par le gouvernement français revêt une certaine importance. En effet, les destinations choisies par les ministères français – essentiellement  de la Marine, de l'Instruction Publique et des Affaires Etrangères – pour leurs expéditionnaires sont autres. Elles répondent à des préoccupations liées d'une part au développement possible d'un commerce avec le Brésil, et d'autre part à la défense des intérêts français autour de l'Amazone et de l'Amapá[4]. On voit ainsi Francis de Castelnau s'intéresser aux grands fleuves navigables qui traversent le pays – le Tocantins et l'Araguaia – mettant en lien l'intérieur du Brésil avec l'Amazone[5], Amédée Moure parcourir le rio Paraguay, Jules Crevaux puis Henri Coudreau traverser le territoire séparant Guyane et Amazone, Jules Crevaux encore, chercher une éventuelle voie possible vers le versant occidental des Andes... Aucun ne s'approche du sertão nordestin, trop peu exploité pour nourrir un commerce et trop difficile d'accès pour promettre un profit.

 

Pour le Brésil, au contraire, le Rio São-Francisco représente la possibilité de mettre en relation la province de Minas Gerais avec la côte par la province de Bahia, permettant la colonisation et le développement d'une large part du territoire encore inexploitée.

 

Cependant, si Emmanuel Liais et Edouard Durand se rapprochent des sertões d'Euclides da Cunha, ils n'en parcourent que la marge, et qui plus est en décrivant un fleuve[6]. Aussi leurs commentaires prennent-ils la forme particulière au voyage fluvial, forme que l'on retrouve chez les explorateurs mandatés par le gouvernement français, et qui n'utilisent que très rarement le terme de sertão. On pourrait, en effet, trouver chez ces derniers la mention de sertões appliquée à certains des territoires qu'ils traversent, à la manière signalée pour le début du siècle, c'est-à-dire en dehors des terres du Nordeste. Or le fait est extrêmement rare, même s'ils parlent souvent de ‘déserts’, terme souvent repris pour traduire le sertão portugais. Le mot est employé par Francis de Castelnau (1850 : tome II, p. 116), à propos de terres en rive gauche du Tocantins, mais sans davantage de précision : il vient alors pour désigner la vaste étendue - « sertão du Parana » – occupée par les Indiens « Canoeiros », terre qu'il ne parcourt pas lui-même.

 

Devrait-on y voir une modification de l'usage du terme, en lien avec la meilleure connaissance du territoire que leurs propres explorations signifient et qui fut signalée plus haut ? Il est probable qu'une autre raison vienne expliquer l'absence des sertões dans leurs écrits. En effet, lors de leurs explorations, les régions sont visitées au rythme du fleuve parcouru et leur représentation est marquée par la dimension de traversée associée à l'exploration d'un cours d'eau. L'espace n'est pas vu de la même façon que lorsqu'il s'agit de caractériser une aire que définit l'homogénéité de ses caractéristiques géographiques. A la surface que l'on associe au terme de ‘sertões’ s'oppose la nature longitudinale du tracé fluvial.

 

L'article qu'Amédée Moure fait publier dans le Bulletin de la Société de Géographie de Paris sous le titre « La rivière Paraguay depuis ses sources jusqu'à son embouchure dans le Paraná » permet particulièrement d'illustrer la forme de commentaires auxquels donnent lieu ces explorations. Dans cet article, Amédée Moure décrit d'abord le fleuve dans ses divers méandres, signalant la position de chacun de ses cours tributaires. Il parsème alors l'itinéraire d'indications sur les activités économiques existantes ou possibles de chaque lieu, sur les pôles d'habitation, la présence de groupes indiens, ou encore toute particularité géographique propre à l'endroit. Ainsi par exemple, la détermination exacte de l'embouchure de la Sepotuba dans le Paraguay suscite ces quelques lignes :

 

La Sepotuba et ses nombreux affluents, surtout la Juba et la Jerobaúba, traversent de riches terrains aurifères et abondants en ipécacuanha. [...] Actuellement la Sepotuba est très fréquentée, principalement dans sa partie inférieure, pour le transport des riches bois de construction qui se trouvent abondamment sur ses rives, et de l'ipécacuanha qui y croît spontanément. Les terrains que baigne la Sepotuba, sur ses deux rives, sont très fertiles, et quelques petits essais de culture de céréales y ont donné les plus beaux résultats ; essais qui font regretter que ces parages, abandonnés à l'instinct et à l'insouciance des indigènes, ne soient pas l'objet d'exploitations agricoles. Cette terre précieuse serait un centre délicieux et merveilleusement productif pour une colonisation industrielle et agricole, car l'élève du bétail y serait aisé et ses forêts vierges pourraient fournir les bois les plus riches au point de vue des constructions, de l'ébénisterie et du commerce. (Moure, 1861 : 254)

 

Ainsi, la forme même des voyages entrepris par les explorateurs conduit à une perception spécifique de l'espace brésilien, et surtout à sa représentation le long de lignes, qui rompt avec la notion de sertão telle qu'elle était développée par les voyageurs du premier XIXe siècle.

 

 

Illustration 1 : « Cachoeira Grande : le meilleur chemin » ; COUDREAU Octavie (1901). Voyage au Cuminá. Paris : Lahure : p. 97.

 

Si Emmanuel Liais et Edouard Durand approchent davantage la région du sertão nordestin, ce qui pourrait laisser supposer un usage du terme dans le sens qu'on lui prête aujourd'hui, la forme de leur voyage reste similaire à celle des autres explorateurs. Aussi leurs commentaires offrent-ils des caractéristiques équivalentes : l'espace est vu depuis le fleuve ou ses abords immédiats, décrit au fil de la navigation ou de quelque excursion entreprise dans les environs, et de la même façon, ce n'est pas tant le sertão dans sa dimension de région géographique qui retient l'attention de ces voyageurs, mais la voie de communication que représente le fleuve :

 

Les travaux hydrographiques de ces trois patients et courageux pionniers de la civilisation [MM. Liais, Halfeld et E.J. Moraes] et surtout ceux du premier, qui sont les plus complets, ont révélé, au Brésil même, l'importance du San-Francisco, mettant en communication entre elles et avec l'Océan cinq des plus riches provinces de l'empire : celles de Bahia, Sergipe, Pernambuco, Alagôas et Minas-Geraes[7]. (Durand, 1874 : 584-585)

 

C'est plus spécialement à travers leur regard sur cette région que sera ici illustrée la forme de commentaires auxquels donne lieu la traversée de l'espace brésilien chez les Français en exploration. Emmanuel Liais décrit la vallée du São Francisco en ouverture de son ouvrage L'espace céleste et la nature tropicale (1865) ainsi que dans un article publié par le Bulletin de la Société de Géographie de Paris en 1866. Loin de l'image de l'intérieur du sertão donnée par Euclides da Cunha, aride et écrasé de chaleur, la vallée du fleuve est présentée dans toute sa richesse et la variété de sa végétation :

 

[…] je prierai le lecteur de vouloir bien m'accompagner au lieu où j'ai élaboré les idées que je vais lui exposer. Qu'il ne s'effraye pas si ce lieu est un désert, car il ne s'agit pas ici des déserts africains où les terrains brûlés par le soleil, où les sables et les rochers nus forment un ensemble aussi triste qu'effrayant. Tout au contraire, le désert vers lequel nous allons diriger nos pas est rempli de brillants paysages. Une végétation jeune et vigoureuse s'y montre sous les formes les plus splendides, et, quoique nous y trouvions la tranquillité nécessaire à la méditation […] la vie ne manquera pas autour de nous, car notre désert est peuplé d'animaux nombreux, les uns aux formes étranges, les autres couverts des couleurs les plus variées. (Liais, 1865 : 1-2)

 

Quand l'explorateur s'éloigne de la berge du fleuve pour visiter plus avant le pays, le même tableau enchanteur naît de son observation, proche de la contemplation :

 

Quittons la rive gauche du San Francisco, traversons la bande de grands bois qui la longe, et nous entrerons dans une vaste plaine parfois ondulée, montrant à l'horizon quelques montagnes que leur éloignement nous fait paraître bleuâtres. Un épais tapis de graminées couvre le sol, et nous avons une vue de ce que l'on appelle les campos. L'aspect des campos est très-varié[8] : tantôt ce sont de vastes prairies unies, sillonnées de petits ruisseaux sur les bords desquels croissent des lignes de palmiers Mauritia, colonnes élevées et surmontées d'un chapiteau de vastes feuilles en éventail ; ailleurs des bouquets de grands arbres sont disséminés çà et là dans la plaine, au milieu du tapis de verdure, comme dans un beau parc anglais. Parmi ces arbres, souvent on rencontre d'immenses Bombax couverts de leurs larges et brillantes fleurs, ou bien des Pao d'arco, superbes bignoniacées chargés de bouquets de corolles roses à l'extrémité des rameaux ou des Bignonia pentaphylla aux fleurs jaune d'or. […] Enfin, dans les vallées, des bandes étroites de grands arbres d'espèces variées et couverts de fleurs de mille couleurs accompagnent les marges des rivières […]. (Liais, 1865 : 3-5)

 

 

Illustration 2 : « Autruche Nandou dans les campos de Minas Geraes » ; LIAIS Emmanuel (1865). L'espace céleste et la nature tropicale... Paris : Garnier : NP.

 

Suit la description d'une faune variée, dont les éventuels dangers sont vite écartés par l'auteur. Le propos de Liais est ici d'inviter à une réflexion sur l'espace et l'univers, aussi comprend-on qu'il insiste sur le pittoresque du paysage qu'il veut faire partager. Tout en adoptant lui aussi un ton qui ne laisse pas supposer la rudesse d'un milieu semi-désertique, Edouard Durand décrit pourtant les plaines au-delà de la zone directement arrosée par le fleuve selon des termes qui s'éloignent du « beau parc anglais » de Liais. Le contraste entre les alentours immédiats du São-Francisco et les terres arides en prolongement devient chez lui plus évident.

 

Le rio San-Francisco promène ses eaux par de larges circonvolutions à travers des campos ou plaines immenses. Au milieu de ces déserts apparaissent çà et là des petits fourrés d'arbres tortueux et rabougris (catingas). Ces bois appartiennent à la végétation primitive : ils se transforment en mattos virgens, bois vierges vigoureux selon qu'ils croissent sur un sol plus ou moins humide. Aussi le contraste de ces deux sortes de bois est-il grand. Voyez les catingas, leurs arbres maigres et chétifs sont dépouillés de leurs feuilles pendant la sècheresse de mai à septembre : ils rappellent nos taillis de quinze ans. De temps en temps vous apercevez parmi eux un barrigudo ventru. Cet arbre singulier mesure plus de 4 mètres de circonférence. Son tronc élevé présente un renflement à sa base et se termine en fuseau : des boutons grisâtres répandus sur son écorce rousse et brillante sont les vestiges des épines qui le hérissaient pendant sa jeunesse ; quelques branches grêles, horizontales, presque solitaires, s'échappent de sa cime tronquée. […] Le sol est à peine tapissé de quelques plantes ; il se compose d'une terre grise, sablonneuse, très-perméable, excellente pour la culture du coton, qui fait la richesse de certaines localités.
Près du fleuve la végétation revêt un tout autre caractère : des arbres aux troncs puissants déploient leurs branches comme des voûtes de verdure perpétuelle diaprées d'étoiles aux couleurs variées d'or, de pourpre, d'argent et d'azur. Des lianes les enlacent de leurs spirales capricieuses. […]
Le sol d'où s'élancent tous ces arbres admirables est une couche épaisse d'humus, couverte d'ananas sauvages et d'autres plantes grasses nombreuses. (Durand, 1874 : 586-588)

 

Ces descriptions portent la marque du but que poursuivent ces deux auteurs : il ne s'agit pas seulement pour eux de relever les caractéristiques d'un espace désertique, mais de contribuer à sa transformation. La toile de fond de leurs observations reste le futur possible de la région : un futur dans lequel ils l'imaginent peuplée, exploitée, prospère. Aussi les obstacles à ce développement ne sont-ils pas soulignés. Lorsqu'ils sont mentionnés, comme le fait Edouard Durand à propos des fièvres qui, apparaissant avec les décrues du fleuve qui laissent des « marécages dangereux », ont fait fuir les habitants du Haut São-Francisco, c'est pour leur chercher un remède et construire, malgré ces difficultés, la projection d'un espace propre à la colonisation.

[…] ces fièvres ne sont pas aussi mortelles qu'on a bien voulu le dire ; avec des mesures d'hygiène, de la propreté et surtout une nourriture tonique, on peut en neutraliser les effets pernicieux. […] L'industrie, la culture bien dirigée, favorisant le dessèchement rapide des limons et l'écoulement des eaux, amélioreront nécessairement ce climat et rendront ces contrées privilégiées aussi salubres que les autres. Les villes de Traipu et de San-Braz sont réputées les plus salubres du bas San-Francisco ; il en est de même du sertão et des serras. (Durand, 1874 : 591-592)

 

La même préoccupation tournée vers l'avenir de la région conduit les deux voyageurs à en décrire les activités économiques. On retrouve alors, dans les mots d'Edouard Durand, le même encouragement au développement, une sorte d'appel à la colonisation par la promesse des profits possibles.

 

[Cependant], on rencontre dans les plaines arrosées par le San-Francisco un certain nombre de riches fazendas, où l'on élève une grande quantité de bœufs et de chevaux, qui prospèrent à merveille dans ces gras et fertiles pâturages. Les habitants y cultivent avec succès le coton, la canne à sucre, le riz, le manioc, le maïs, et toutes les denrées de ce climat. La culture du coton, de la canne et du riz, qui donnent déjà des produits de première qualité, pourra un jour lutter avec avantage contre les plus riches plantations de l'univers. (Durand, 1874 : 590).

 

Emmanuel Liais mentionne lui-aussi les élevages de bœufs et de chevaux, « dont on ne s'occupe guère que pour leur appliquer la marque de leur propriétaire » (Liais, 1866 : 402). Cependant, ce qui retient davantage son attention, ce sont les richesses minières encore inexploitées du pays – thème récurrent chez les voyageurs français quand il s'agit du Brésil. Après avoir convenu que la recherche de l'or devenue pénible après sa première exploitation incitait à l'abandon des mines, il souligne le profit qui pourrait encore en être tiré si des moyens techniques étaient développés :

 

[…] l'abandon successif des mines diminua l'exportation de l'or dans une proportion telle qu'il en résulta l'opinion que les mines de la province de Minas-Geraës sont presque épuisées. Il n'en est rien cependant, et tout récemment plusieurs compagnies anglaises se sont formées pour attaquer les filons voisins de Sabara. Le grand succès obtenu par la compagnie de Morro-Velho est venu encourager les nouvelles tentatives, et tout promet que sous peu les mines de la partie supérieure du bassin du San-Francisco prendront une importance considérable. (Liais, 1866 : 400).

 

Il ajoute à ce rêve d'abondance aurifère la présence de « tous les métaux usuels » et surtout des pierres précieuses, notamment des diamants. Le thème de richesses encore cachées dans l'intérieur trop peu connu du Brésil, et promesses d'un futur florissant, est présent chez tous les voyageurs français. Il est souvent associé à l'idée de progrès : les ressources encore inaccessibles faute de moyens techniques sont en passe de devenir disponibles. C'est ainsi que les forêts seront transformées en champs et pâturages, les fleuves aménagés pour devenir navigables – ce qui est la grande affaire d'Edouard Durand qui décrit ainsi tous les travaux que nécessiterait le cours du São-Francisco – et les gisements délaissés pourront être exploités. La vision du Brésil est celle de son avenir. Or, dans le cas de la province des Mines, le passé et l'avenir se rejoignent à travers cette image qui fut longtemps celle du Brésil et qui peut ici se prolonger : celle de la terre de l'or et des pierres précieuses qui restent à découvrir. Aussi l'image qu'Emmanuel Liais et Edouard Durand donnent de la région pourtant désertique du São-Francisco reste-t-elle dominée par cette prospérité future que lui garantit le progrès.

 

Lorsque des populations suffisamment nombreuses seront venues s'établir sur ces rivages privilégiés, des lignes de bateaux à vapeur sillonneront les eaux du fleuve et de la plupart de ses tributaires. Alors les plantations prendront un développement considérable ; le travail des mines, borné jusqu'ici aux alluvions, se perfectionnera ; à l'aide des instruments et des machines inventées par la science moderne, les riches filons d'or encore vierges qui traversent les massifs des grandes montagnes pourront être attaqués et exploités régulièrement. (Durand, 1874 : 590).

 

La longue part du São-Francisco qui n'appartient pas à Minas Gerais ne fait l'objet que de peu de commentaires autres qu'hydrographiques de la part des deux voyageurs. Edouard Durand mentionne les quelques agglomérations, ou les fazendas isolées, que l'on trouve en descendant le fleuve, précisant parfois les productions commercialisables du lieu. Son attention est tournée vers la ligne de l'eau, même s'il signale encore la présence de métal précieux, comme sur les morros du rio Tapera (1874 : 24) ou dans les sables du village d'Armazem (1874 : 25) ou encore l'existence de fer qui serait exploitable (1874 : 27). En se rapprochant peu à peu de l'embouchure, les centres de populations se faisant plus nombreux et plus importants, il donne les productions agricoles les plus conséquentes : la culture du haricot à Pão de Açucar (1874 : 27), du riz à Traipu (1874 : 30) ou encore de la canne à sucre à Monguengue (1874 : 30). Arrivé enfin à Propria puis à Penedo, il décrit succinctement ces deux villes « les plus importantes du rio San-Francisco » (1874 : 31 et 33). Là encore, l'accent est mis sur leur importance commerciale. Edouard Durand indique par exemple le nombre d'arrobes de coton, de sucre, et le nombre de peaux envoyées par Penedo vers Pernambuco et Bahia durant l'année 1851-1852.

 

Si Edouard Durand et Emmanuel Liais parcourent ainsi les limites du sertão d'Euclides da Cunha, ni l'un ni l'autre ne mentionne le terme dans une telle acceptation. Il est d'ailleurs remarquablement absent de leurs écrits. Leur regard est tourné vers la voie de communication que pourrait représenter le fleuve, reliant la province intérieure des Mines à la côte, et permettant la colonisation et l'exploitation d'une part importante du territoire, mais non vers cet ensemble géographique singularisé à la fin du siècle. Finalement, ce n'est que dans la conclusion de son article qu'Edouard Durand fait une allusion aux sertões, mais sans que sa réflexion ne porte sur le terme une restriction géographique précise :

 

Quel avenir incomparable prépare au Brésil ce réseau de fleuves et de rivières, unique au monde ! […] Ses riches provinces, changées en autant d'îles par les canaux qui uniront les rios entre eux, se peupleront insensiblement par une émigration sagement dirigée ; l'agriculture, le commerce, l'industrie, feront jaillir du sol les trésors inconnus qui s'y trouvent renfermés ; et les solitudes (sertoes) se transformeront en campagnes fécondes et en cités opulentes. (Durand, 1874 : 41)

 

Ainsi, le fait que le terme de sertão ne soit que rarement retenu par les Français qui effectuent une exploration, le plus souvent en suivant les fleuves, peut être l'indice d'une certaine vision de l'espace brésilien, qui perd son opposition binaire entre côte et intérieur, pour gagner la reconnaissance de sa diversité à une échelle plus fine. L'étude des récits des autres voyageurs, dont les parcours plus ou moins prolongés au Brésil naissent de curiosités personnelles, permettra maintenant de suivre l'emploi qu'ils font, quant à eux, de la notion de sertão.

 

Quatre ont été ici retenus : Charles Expilly, Auguste Biard, Adolphe d'Assier et Alfred Marc. Les trois premiers séjournent au Brésil au milieu du siècle, entre 1850 et 1860, quand Alfred Marc parcourt le Brésil trente ans plus tard, entre 1887 et 1889. Or l'usage qu'ils font du terme de sertão ne semble pas lié à la période à laquelle ils voyagent. En effet, Charles Expilly l'emploie très fréquemment, pour désigner les terres qu'il traverse lors d'excursions dans les environs de Vitória. La forme de son séjour au Brésil l'explique en partie : installé à Rio de Janeiro pour affaires[9], il ne voit qu'une très petite part de l'intérieur, visité occasionnellement. Ses excursions se limitent précisément à cette part de territoire qui, peu occupée et exploitée, était désignée sous le terme de sertão, par opposition aux villes de la côte. La description qu'il fait, depuis un point culminant, des diverses zones géographiques qui sont alors offertes à son regard, enseigne sa façon de voir l'espace brésilien :

 

De magnifiques perspectives se révélèrent inopinément à nos yeux, comme des décors de théâtre. Sur nos têtes, un ciel bleu-clair, agaçant presque, à cause de son uniformité ; à gauche, la mer miroitante dont la voix sourde arrivait jusqu'à nous ; sur le second plan, deux navires courant des bordées le long des côtes, et dont les voiles ressemblaient à des tissus d'or, sous les rayons obliques du soleil. A droite et devant nous, des champs immenses de cotonniers et de caféiers ; puis à l'horizon, loin, bien loin, après une ligne grise qui dessinait le sertão ou désert, on distinguait, à travers une vapeur lumineuse, une masse bleuâtre, profonde, mystérieuse, la forêt. (Expilly, 1863 : 208).

 

Après une chevauchée de quelques heures, la caravane est arrivée à l'orée de ce sertão d'abord aperçu de « bien loin ». Voici alors la définition qu'il en donne :

 

Nous atteignîmes enfin la limite des terres cultivées ; nous entrâmes alors dans le sertão, que nous coupâmes obliquement pour gagner l'angle de la forêt. Le sertão est cette partie des terres soustraite encore à l'agriculture. Telles provinces, Goyaz par exemple, Matto-Grosso, Maranhão, possèdent un sertão, dont l'étendue est plus considérable que celle de bien des Etats européens. C'est dans ces solitudes inexplorées qu'errent des bandes farouches de sauvages, restées jusqu'ici rebelles aux avances de la civilisation. Vous connaissez, par le récit des romanciers yankees, l'aspect désolé de ces grandes plaines couvertes de hautes herbes qui atteignent en certains endroits la poitrine d'un cavalier. […] Malheureusement, les torrents de feu qui tombent incessamment d'un ciel embrasé dessèchent les herbes, et donnent à la plaine une couleur jaunâtre qui fatigue le regard. Il est vrai qu'il faut peu de choses pour rendre toute sa splendeur à la végétation. Quelques gouttes de pluie suffisent pour transformer le tableau et lui prêter une physionomie nouvelle qui repose l'œil et le réjouit. (Expilly, 1863 : 209-210).

 

La suite de son récit, qui se déroule dans cette plaine d'Espírito Santo, visiblement de campos, a trait aux diverses aventures et rencontres (dont celle d'un Indien Botocudo prisonnier des capitães) que lui vaut cette excursion.

 

Auguste Biard, dans la première partie de son séjour au Brésil, se trouve dans la même région que Charles Expilly. Même s'il remonte quelque peu la rivière Sanguaçú et pénètre ainsi davantage dans l'intérieur, atteignant les forêts, on pourrait attendre de son récit, à époque et région égales, le même usage du terme de sertão. Or il n'en est rien. Auguste Biard n'utilise que très peu le terme, et pour lui, il désigne précisément les bois qui entourent le lieu qu'il a choisi pour séjourner et peindre divers sujets :

Je fis un jour la partie d'aller dans l'intérieur du Sertaô [sic], du côté du Rio doce et des Botocudos. […] Nous marchâmes deux journées, toujours à travers bois, mais dans des chemins peu frayés. […] Plus nous avancions, plus les arbres, et la végétation en général, me paraissaient grandir ; nous passions dans de certaines clairières où chaque arbre était couvert de fleurs. (Biard, 1862 : 210-211)

 

 

Illustration 3 : « La rivière Sangouassou » ; BIARD Auguste (1862). Deux années au Brésil. Paris : Hachette : 147.

 

 

Dans la deuxième partie de son voyage, qui le mène à remonter l'Amazone puis à s'engager dans le rio Madeira, Auguste Biard ne fait plus allusion à de quelconques sertões, bien qu'il traverse alors de larges parts désertiques du pays.

 

Ainsi, la définition même du mot ne fait pas consensus. Tantôt employé pour les plaines arides, tantôt pour les bois, sa seule caractéristique toujours présente est qu'il s'agit de régions non exploitées par l'homme, désertiques à l'exception des groupes indiens que l'on y rencontre parfois.

 

Adolphe d'Assier visite le Brésil à la même époque. Si son parcours diffère quelque peu des deux précédents, sa façon d'aborder le territoire brésilien, depuis sa marge côtière et ne pénétrant que de quelques lieues dans l'intérieur (je prends ici en compte la première partie du séjour de Biard au Brésil, dans la province d'Espírito Santo, et non celle de son voyage sur le rio Madeira), est très similaire. Or dans son œuvre, on ne trouve aucune allusion à des sertões. La grande affaire d'Adolphe d'Assier, en dehors de la composition de la population et de son organisation sociale[10] – dans un article écrit pour la Revue des Deux Mondes, il commente d'abord la condition indienne puis celle des Noirs esclaves au sein du « rancho », puis l'organisation des fazendas – reste la forêt : « le Mato Virgem ». Il ne l'approche que peu et sans dire quelle est la région exacte qu'il en visite lors d'une excursion. Mais il s'emploie à la décrire et surtout à en vanter les ressources inexploitées. Sa présentation du paysage brésilien résume à elle-seule son point de vue, qui ne laisse aucune place à une nature autre que celle de la forêt une fois la côte quittée :

Mais l'action de ces races ne serait qu'imparfaitement comprise, si nous ne faisions pas connaître le milieu dans lequel s'agitent et s'accomplissent leurs destinées. Nous allons donc esquisser d'abord quelques traits de la forêt vierge, c'est-à-dire étudier la nature tropicale dans les influences qu'elle reçoit du ciel et qu'elle transmet à son tour aux innombrables êtres vivants qui naissent et meurent en son sein. (Assier, 1867 : 6-7)

 

Le périple d'Adolphe d'Assier aurait pourtant pu donner lieu à d'autres types de commentaires. On sait, en effet, qu'il s'est rendu à Recife, puis a sans doute longé la côte au moins jusqu'à Salvador de Bahia ; il décrit en outre « la fazenda », à partir de séjours qu'il effectue chez quelques fazendeiros, et parle également des « villes de l'intérieur », regroupant sous ce vocable « Ouro-Preto, Goyaz, Cuyaba, etc. », qu'il décrit globalement :

Là plus de bourse, plus de théâtres, plus de musées. Des masures de terre suffisent à la plupart des habitans ; des couvents en ruine remplacent les écoles ; une population restée à demi sauvage par le croisement des races et l'isolement où elle vit, grouille dans ces murs lézardés, sans industrie, sans aucune notion de bien-être. […] Les créoles n'y luttent plus que d'ignorance et de fainéantise. Les églises même, élevées par la piété des anciens fondateurs, sont aujourd'hui pour la plupart aussi délabrées que les habitations des plus simples particuliers. On se croirait quelquefois dans un de ces grands villages des Cordillères périodiquement visités par les tremblements de terre. Certaines villes où le passage des caravanes entretient quelque activité, comme São-Joâo-del-Rey, sont quelquefois celles qui attristent le plus les Européens. (Assier, 1867 : 205).

 

Cependant, en dehors de ces descriptions, seule la forêt attire l'attention et les commentaires d'Adolphe d'Assier. Celui-ci, sans jamais parler de sertão, décrit pourtant l'intérieur immédiatement accessible depuis la côte, qui semble ainsi, sous sa plume, essentiellement composé de forêts laissées à l'état primaire.

 

A la fin du siècle, 15 ans avant la publication de l'œuvre d'Euclides da Cunha, un autre voyageur français, Alfred Marc, journaliste de son état, publie une description détaillée du pays, intitulée Le Brésil : excursion à travers ses vingt provinces. L'ouvrage fait suite à deux ans de séjour au Brésil, pendant lesquels l'auteur a parcouru une large partie du pays. Il donne en quelque sorte le pendant aux ouvrages des explorateurs, en portant parfois ses pas dans les leurs, mais en jetant sur le pays un regard différent : son propos est de décrire les régions qu'il traverse essentiellement du point de vue du développement économique. Aussi ses yeux ne sont-ils pas posés sur les conditions de navigation mais bien sur les terres alentours. Chez lui, on trouve le terme de sertão utilisé très fréquemment.

 

Avant de considérer le sens qu'il lui donne, le tracé de son voyage au Brésil donnera une idée de la perception de l'espace brésilien à laquelle il a pu conduire : une vision d'ensemble, en quelque sorte. Le périple d'Alfred Marc commence sur l'Amazone, qu'il remonte de Belém jusqu'à Manaus. Revenu sur l'Araguaia, il remonte ce fleuve pour atteindre la ville de Goiás, puis redescend par le Tocantins. Il suit ensuite la côte jusqu'à Rio de Janeiro. A mesure de sa descente vers le sud, ses descriptions font de moins en moins état de ses propres pérégrinations et se tournent vers le détail des caractéristiques de chaque province, rendant difficile le partage entre ses observations personnelles et les informations tenues de tiers. Il décrit pourtant encore les provinces de Minas Gerais, São Paulo, Paraná et Santa-Catarina, Rio Grande do Sul et Matto-Grosso, sans qu'il soit possible de définir quels furent exactement ses pas. Toutefois, en donnant ainsi une vue à la fois d'ensemble et détaillée du pays, l'auteur montre une perception du pays parmi les plus complètes.

 

Employant fréquemment le terme de sertão, voici la définition qu'il en donne, lui associant explicitement un climat et une végétation particulière, mais l'étendant du nord au sud du pays :

On a pu noter d'importants contrastes dans la physionomie de la végétation ; ils sont dûs aux différences climatériques et orographiques. On est frappé, au premier aspect, du contraste entre le climat modérément humide et chaud du littoral et de la plaine équatoriale amazonienne, et le climat continental du haut sertão, où les saisons sont bien plus distinctes. Ce contraste s'affirme par ce fait que les célèbres forêts vierges du Brésil sont circonscrites au littoral atlantique et aux dépressions de l'Amazone et du Paraguay. Sous le rapport de la géographie botanique, le Brésil se divise en ces trois principales régions : la zone équatoriale, celle du littoral et celle du sertão ; celle-ci comprend elle-même deux subdivisions, l'une plus étendue au nord, qui est tropicale, l'autre moindre au sud, qui est subtropicale. (Marc, 1890 : tome II, p. 575).

 

Finalement, sa définition, tout en étant plus précise qu'aucune autre donnée par les voyageurs, s'applique à un ensemble de terres aussi différentes que peuvent l'être celles du Nordeste et celles des environs de Uberaba, par exemple, qu'Alfred Marc se plaît à décrire :

Quand s'effectuera le peuplement du beau Sertão, si riche, si gras, si fertile dont [Uberaba] est le centre, elle prendra une importance sans pareille. La principale culture de son canton de 30,000 habitants, est celle de la canne à sucre et des céréales, mais sa principale richesse est dans l'élevage et l'exportation du bétail, principalement des bœufs, des moutons et des porcs. (Marc, 1890 : tome II, p. 37).

 

Ainsi, la diversité des sertões décrits par Alfred Marc interdit que l'on en commente sa vision de façon généralisée. On ne peut que relever le fait que, pour chacune des régions envisagées, cet auteur fait le détail des voies de communication présentes (il insiste notamment sur la construction de chemins de fer quand il y a lieu, voyant dans ce moyen de transport un atout majeur de la colonisation et de l'exploitation de l'intérieur), dresse la liste des agglomérations les plus importantes, et même parfois des pôles secondaires de population, fait l'inventaire des ressources disponibles et des activités, celles déjà en place et celles qu'il serait possible de développer... Il dresse ainsi un tableau détaillé du Brésil intérieur, au présent et au futur.

 

Pour finir et refermer la boucle sur les sertões qui, quinze ans plus tard, seront ceux d'Euclides da Cunha, ne seront citées que quelques lignes qu'il consacre au Ceará. Après avoir nommé quelques villes du territoire cearense, il écrit :

 

Toutes ces cités ne demandent qu'à grandir et à prospérer. Que faut-il pour cela ? Des voies de communications perfectionnées, des travaux qui leur assurent une meilleure utilisation des eaux superficielles ou souterraines. J'ai été si frappé à la fois des incalculables ressources qu'offre cette province si riche, et de l'effrayant trouble économique dans lequel la plonge le retour de la sècheresse, que je demande la permission d'insister sur celle-ci ; c'est le seul défaut de cette magnifique région, et il me semble qu'on peut l'atténuer au point de le rendre insignifiant. (Marc, 1890 : tome I, p. 184-185).

 

Finalement, s'interroger sur l'emploi ou non du terme de sertão par les voyageurs français de la seconde moitié du XIXe siècle, ainsi que sur le sens qui lui est donné par les uns et les autres, revient à définir la forme de perception de l'espace brésilien que chacun développe. Or, il apparaît que tous, à leur manière, envisagent avant tout le Brésil comme un ensemble, au sein duquel il leur serait impossible d'isoler une région comme peut le faire Euclides da Cunha pour en souligner les particularités. Les explorateurs, en suivant les cours d'eaux les plus importants, cherchent précisément les liens qu'il serait possible d'établir entre des aires géographiques très éloignées les une des autres. Les voyageurs aux parcours plus modestes, généralisent volontiers ce qu'ils voient des petites parts de l'intérieur brésilien qu'ils visitent, à l'ensemble d'un territoire, qu'ils imaginent homogène. Ils emploient alors le terme de sertão dans son acceptation la plus générale (Charles Expilly) quand cela leur semble correspondre à l'image qu'ils veulent rendre du pays, ce qui n'est pas le cas d'un Adolphe d'Assier qui lui préfère l'image donnée par le Mato Virgem, terme qui, sous sa plume, prend le même caractère générique. Quant à Alfred Marc, qui applique le terme de sertão aux régions de l'intérieur intermédiaires entre la côte et la forêt du bassin amazonien, il l'utilise toujours dans une mise en relation avec les régions côtières – débouchés commerciaux et fournisseurs de produit : ses sertões, loin d'être uniquement opposés aux régions côtières, en forment en quelque sorte les divers prolongements, l'étendue de terres qui leur est indispensable, dans une intégration du territoire que vient encore renforcer le caractère exhaustif donné à son étude.

 

Le propos des voyageurs français, qui est de rendre une image du pays Brésil, ou pour certains de contribuer à en dessiner l'unité, rend en quelque sorte impossible la vision de sertões telle qu'elle sera développée, très peu de temps plus tard, par Euclides da Cunha : une terre à part, sur laquelle le temps passe différemment, et qui a pu vouloir, à un moment donné, se séparer du destin du pays. Pour les voyageurs français, le Brésil est essentiellement un et le terme de sertão ne peut trouver à s'appliquer chez eux que dans la mesure où il vient servir cette idée première d'unité.

 

 

Références bibliographiques

 

ASSIER Adolphe d'. Le Brésil et la société brésilienne. In Revue des Deux Mondes, période II, tome 45, mai-juin 1863. Paris : 548-584.

ASSIER Adolphe d'. Le Mato Virgem, scènes et souvenirs d'un voyage au Brésil. In Revue des Deux Mondes, période II, tome 49, janvier-février 1864. Paris : 548-584.

ASSIER Adolphe d'. Le Brésil contemporain : races, mœurs, institutions, paysages. Paris : Durand et Leuriel, 1867.

BIARD Auguste François. Deux années au Brésil. Paris : Hachette, 1862.

DURAND Edouard. Le Rio San Francisco du Brésil. In Bulletin de la Société de Géographie de Paris, série 6, tome 7 : 583-608 et série 6, tome 8 : 12-41, 1874.

EXPILLY Charles. Les femmes et les mœurs au Brésil. Paris : Charlieu et Huillery, 1863.

LIAIS Emmanuel. L'espace céleste et la nature tropicale : description physique de l'univers... Paris : Garnier frères, 1865.

LIAIS Emmanuel. Le San Francisco au Brésil. In Bulletin de la Société de Géographie de Paris, série 5, tome 11 : 389-402, 1866.

MARC Alfred. Le Brésil : excursion à travers ses vingt provinces. Paris : Journal « Le Brésil », 1890.

MOURE Amédée. La rivière Paraguay depuis ses sources jusqu'à son embouchure dans le Parana (1851-1854). In Bulletin de la Société de Géographie de Paris, série 5, tome 1 : 249-283 et 360-415, 1861.

POTELET Jeanine. Le Brésil vu par les voyageurs et les marins français (1816-1840). Paris : L'Harmattan, 1993.

 

 


[1] Livre 1 - A terra, chap.I : Preliminares.

[2] Les écrits de ces onze voyageurs ont été retenus pour leur pertinence : je laisse ici de côté ceux de Madame Lenglet-Dufresnoy, Paul Marcoy, Léonce Aubé, Etienne-Marie Gallais et Jean de Bonnefous.

[3] Son séjour au Brésil dure de 1858 à 1881.

[4] Jusqu'en 1900, la France, qui s'appuie sur les ambiguïtés du traité d'Utrecht, revendique les terres de l'Amapá comme part de la Guyane. Un arbitrage suisse règle finalement le contentieux avec le Brésil, attribuant  définitivement à ce dernier le territoire contesté. Ces terres intéressaient tout particulièrement le gouvernement français par l'accès à la navigation de l'Amazone qu'elles lui auraient ouvert.

[5] Francis de Castelnau cherche également un lien possible entre le bassin de l'Amazone et celui de la Plata, en remontant à la ligne de partage de leurs eaux.

[6] Emmanuel Liais étudie également le Rio das Velhas et la Serra da Mantiqueira, mais ses notes, essentiellement tournées vers le São-Francisco et sa navigabilité ne laissent que peu de place à leur description. Son ouvrage est un traité d'astronomie, dans lequel il décrit pourtant la végétation du Brésil tropical, mais son intérêt porte alors sur la forêt.

[7] L'orthographe des textes d'origine, propre au XIXe siècle, est respectée lors des citations.

[8] Comme signalé au-dessus, les citations reprennent l'orthographe des textes d'origine.

[9] Charles Expilly s'est rendu au Brésil pour y reprendre une fabrique d'allumettes familiale.

[10] Il écrit également un ouvrage intitulé : Le Brésil contemporain, races, mœurs, institutions, paysages (1867).

 

 

 

Pour citer cet article:

 

GADENNE, Clotilde. «Des sertões au sertão - Voyageurs français de la deuxième moitié du XIXe siècle», Plural Pluriel - revue des cultures de langue portugaise, n°11, automne-hiver 2012, [En ligne] URL: www.pluralpluriel.org. ISSN: 1760-5504.