L’œuvre de Ariano Suassuna dans l’enseignement de la langue portugaise au Brésil
Ingrid Bueno Peruchi
Université Paris Ouest Nanterre La Défense
EA 369 « Etudes romanes » - CRILUS/
UNICAMP
Introduction
La reconnaissance d’un écrivain passe par son inscription dans le canon de l’histoire littéraire de son pays. Cette «canonisation» se manifeste par sa présence, plus ou moins marquée, dans les matériaux scolaires produits pour l’enseignement de la langue et de la culture nationale.
C’est ainsi que cet article de propose d’étudier la reconnaissance de Ariano Suassuna, grand écrivain brésilien contemporain, dans un échantillons de manuels scolaires produits pour l’enseignement de la langue portugaise en tant que langue maternelle1.
Cette recherche a regroupé deux catégories de publications, ainsi classifiées en raison de leur récurrence historique dans l’enseignement ou en raison de leur indication par une instance gouvernementale. Le premier groupe, composé de manuels parus durant les dernières décennies (années 1970 – 2000), est constitué par les manuels des quelques professeurs devenus célèbres dans le pays dans ce genre de publication, tels que Nicola, Faraco, Moura et Tufano. Le deuxième groupe est représenté par des publications plus actuelles qui font partie de la sélection officielle du gouvernement fédéral brésilien par le biais de deux programmes de contrôle des manuels scolaires: le PNLD (Programme National du Livre Didactique) et le PNLEM (Programme National du Livre pour l’Enseignement Moyen).
Un ensemble de vingt-cinq livres a été analysé, dont seize manuels prévus pour l’enseignement dit « moyen »2 – groupe I – et neuf pour l’enseignement dit « fondamental »3 – qui compose pour l’essentiel le groupe II.
Par ailleurs, les sélections établies par un autre programme ministériel – cette fois, un programme de formation de bibliothèques – ont aussi été objet d’analyse, afin de vérifier la présence de l’œuvre de Suassuna et donc sa réceptivité et sa reconnaissance dans le domaine de l’éducation scolaire d’une manière plus vaste. Ce programme est nommé PNBE (Programme National Bibliothèque à l’Ecole) et il est chargé de la formation des bibliothèques scolaires à travers la distribution de titres préalablement définis.
Avant de passer aux résultats de l’analyse, une meilleure compréhension du rôle et de l’importance de ce genre de publications didactiques au Brésil, ainsi que de différents programmes ministériels cités, s’avère nécessaire.
La présence des manuels scolaires dans l’éducation secondaire au Brésil – entre besoin et politiques
Dans le système éducatif brésilien, la présence des manuels scolaires se fait remarquer à partir des années 60 – 70. Selon Magda Soares4, avant cette époque, les professeurs responsables de l’enseignement de la langue portugaise utilisaient dans leur pratique pédagogique des anthologies de textes et des grammaires, qui, toutes les deux, représentaient un appui à son travail, le développement de son enseignement étant ainsi assez libre et personnel. La plus célèbre de ses anthologies, nommée Antologia Nacional, de Fausto Barreto et Carlos de Laerte, a traversé des décennies, depuis la fin du XIX siècle jusqu’aux années 1960. Dans ce livre, il n’était question que de la transmission d’extraits d’œuvres des grands écrivains brésiliens et portugais, appartenant donc à la littérature de langue portugaise déjà consacrée.
A partir des années 60-70, avec le développement de l’entreprise graphique, le changement chaque fois plus constant du savoir et la popularisation de l’enseignement, le manuel devient peu à peu indispensable au travail du professeur, s’édifiant fréquemment comme la source unique de savoir, comme le soulignent plusieurs chercheurs brésiliens, tels que Molina (1987), Silva (1998), et Coracini (1999).
La popularisation de l’enseignement a, à son tour, engendré l’augmentation du nombre de professeurs et, graduellement, l’appauvrissement de leur formation ainsi que de leurs conditions de travail – il n’est pas rare de voir un enseignant brésilien qui travaille matin, tard et nuit afin de pouvoir toucher un salaire qui le permette de survivre, ce qui signifie qu’il n’a pas le temps ni fréquemment les moyens d’approfondir ses connaissances.
Dans ces conditions, le manuel, idéalement prévu comme un instrument qui viendrait s’ajouter à la pratique de l’enseignant, en est vite devenu l’élément fondamental, le guide de son travail, à tel point qu’on n’imagine pas un cours qui ne soit pas structuré et guidé par un manuel scolaire. Le style satirique de Silva (1998: 43) en témoigne:
[Le manuel a] une force que, chaque jour, gagne le statut de Dieu Totémique, auquel les professeurs font révérence, parlent à travers sa voix, embrassent lui les pieds. Une force qui (…) devient Bible, convainc sans parler et slavise par la rapide conversion de la mentalité.5
Ainsi, les savoirs qu’il transmet sont normalement pris comme la vérité incontestable et achevée, surtout par l’étudiant mais fréquemment aussi par les professeurs. En outre, sa force est loin d’être minimaliste dans l’univers de lecture des Brésiliens en général. Selon un sondage de l’INAF6 de 2005, 84 % des Brésiliens ont des manuels scolaires à la maison, lecture qui occupe la deuxième place derrière la Bible et les livres religieux, présents dans 89% des foyers. Les livres de littérature ne sont présents que dans 46% des cas, et même si ce chiffre reste petit, la connaissance que 33% des personnes interviewées affirme posséder au total moins de dix livres rend encore plus faible le rôle de la littérature dans l’univers de lecture du Brésilien moyen.
Durant les dernières décennies et plus spécifiquement ces dernières années, quelques initiatives gouvernementales ont essayé de régler la production de ces livres, telles que les programmes suivants les plus significatifs7 :
- Le Colted (Commission du Livre Technique et Didactique), crée en 1966, ayant comme but le contrôle de la production, de l’édition et de la circulation des manuels scolaires ;
- La Fename (Fondation Nationale du Matériel Didactique), crée en 1976, responsable de l’exécution des programmes des manuels ;
- La FAE (Fondation d’Assistance à l’Elève), crée en 1983, responsable de la gestion administrative et financière pour la distribution des manuels de l’enseignement fondamental ;
- L’institution, en 1993, d’une commission de spécialistes chargée d’évaluer la qualité des manuels les plus sollicités par les enseignants et d’établir des critères généraux d’évaluation, dans le cadre du PNLD (Programme National du Livre Didactique). Le PNLD a remplacé la FAE lors de la première évaluation des manuels, en 1996/1997.
Il faut remarquer que même si la présence et le rôle des manuels sont très importants, comme nous l’avons évoqué, ce n’est que dans les années 90 que sa qualité est soumise à des critères d’évaluation. Ce travail est annuellement effectué dans le cadre du PNLD par différents groupes de chercheurs. En ce qui concerne l’évaluation des manuels de langue portugaise, la tâche revient à des chercheurs de l’Université Fédérale de Minas Gerais, qui acceptent ou réfutent les nouvelles publications et, dans un deuxième moment, établissent la liste des manuels recommandés. Une fois la liste publiée, les enseignants y choisissent les livres qui leur conviennent le plus, tâche facilitée d’ailleurs par les maisons d’éditions, qui ont intérêt à envoyer gratuitement leurs publications figurant sur les listes aux établissements scolaires.
Les critères-clé du PNLD sont les suivants8 :
- La clarté et la correction des contenus ;
- Le processus d’appropriation et de développement par l’élève du langage écrit et oral dans les situations les plus complexes et les plus variés possibles ;
- La fruition esthétique et l’appréciation critique de la production littéraire, surtout de la littérature brésilienne ;
- Le développement de compétences et savoir-faire dans la compréhension de la variété linguistique et de la cohabitation avec la diversité dialectale de la langue.
- La pratique de l’analyse et de la réflexion sur la langue et le langage.
D’autre part, ce n’est que très récemment, en 2004, qu’un programme de contrôle semblable a été créé pour l’enseignement moyen, le PNLEM (Programme National du Livre pour l’Enseignement Moyen).
La présence de l’œuvre de Ariano Suassuna
Les résultats de cette politique de contrôle commencent à se faire sentir, surtout pour l’enseignement fondamental. Les manuels s’adaptent aux exigences du PNLD, selon des paramètres méthodologiques clairs et véhiculent des genres de textes variés, bien au-delà du texte littéraire consacré, comme des articles de journaux, des chansons, des publicités, des BDs.
Des vingt-quatre manuels approuvés pour l’année 2008, neuf au hasard ont été analysés pour cette recherche. Dans le domaine de la littérature, des écrivains contemporains – comme Moacyr Scliar, Mário Quintana, Luis Fernando Verissimo – ou encore ceux appartenant à la littérature consacrée – comme Machado de Assis, Gonçalves Dias ou Graciliano Ramos – figurent dans la plupart des manuels. Ariano Suassuna, par contre, n’est présent que dans un seul de ses livres.
Il s’agit de Construindo Consciências, de Celina Diaféria (2006)*, où l’on retrouve sept pages dédiées à l’écrivain : deux extraits de la pièce Auto da Compadecida suivis d’informations sur l’écrivain, ainsi que d’exercices de compréhension textuelle et sur le métier du théâtre. Même si l’écrivain n’est présent que dans ce manuel, son apparition y est très importante, non seulement en raison du nombre de pages qui lui sont consacrées, mais surtout car elle relève clairement d’une intention de faire connaître sa pièce au public scolaire, ainsi que d’adapter les prémisses didactiques aux règles du PNLD, en intégrant les différents genres textuels et la diversité orale de la langue, sans oublier la dimension littéraire et artistique. Les deux scènes transposées sont importantes dans le déroulement de la pièce9, ce qui indique un choix méthodique basé sur la connaissance de l’œuvre par les auteurs. Comme il s’agit d’une pièce de théâtre, dont le but premier est d’être jouée, l’élève est invité à lire, à connaître la spécificité de ce genre textuel et même à jouer les scènes :
Nas atividades 1, 2 e 3 você será o artista!
Escolha uma delas e faça sua encenação. (L6: 147)
La présence de l’écrivain est plus manifeste en nombre d’incidences dans les manuels destinés à l’enseignement moyen. Elle y est pourtant encore minoritaire et, la plupart du temps, elle relève de simples allusions à son existence. Des seize manuels analysés, un seul (Infante, 2000) inclut un extrait de son œuvre, encore une fois Auto da Compadecida, plus précisément la présentation des personnages au public, avant même le début de l’action. Si l’extrait laisse donc à désirer dans la mesure où il ne permet pas au lecteur la possibilité de connaître un tant soit peu du récit, sa présence ne se justifie pas par un réel intérêt envers l’œuvre de Suassuna elle-même mais pour les influences du théâtre de Gil Vicente dans la culture lusophone, tel est le sujet du chapitre en question. A la suite de l’extrait, l’exercice proposé confirme cette assertion :
[Titre] Trabalhando o texto:
É possível perceber relações entre o teatro de Gil Vicente e elementos do Auto da Compadecida? Explique. (L23: 197)
Ainsi, sur les vingt-cinq manuels analysés, dont neuf pour l’enseignement fondamental et seize pour l’enseignement moyen, sa présence – minimaliste ou non – a été confirmée dans 33% du total.

Image 1 : Ariano Suassuna dans les manuels scolaires.
Les catégories de présentation de l’écrivain
Dans l’ensemble de ces 33%, les contextes d’apparition de l’œuvre de Suassuna mériteraient d’être éclairés. Dans cinq manuels (de Infante, Nicola et Cadore), Suassuna est présenté en rapport direct avec Gil Vicente, comme un exemple contemporain de l’influence de ce grand dramaturge portugais du XVIe siècle. Quelques extraits des livres en témoignent :
Merece especial destaque o dramaturgo paraibano Ariano Suassuna que, com suas inúmeras peças (O Auto da Compadecida, O casamento suspeitoso, O santo e a porca, A pena e a lei, etc) redescobriu nossas origens culturais. Seus textos – folclóricos, no estilo da literatura de cordel – lembram os autos de Gil Vicente, mestre do teatro português. (L12, Cadore, 1997: 484)
Curiosamente, esse painel humano não é, em momento algum, desinteressante. Gil Vicente criou uma obra que apresenta acentos de modernidade no que tem de despojamento formal e de capacidade de compreensão do espírito popular. Nesse aspecto, seu teatro é mais atual que o de muitos outros autores cronologicamente posteriores a ele. Em vários momentos seguintes da literatura em língua portuguesa as formas e feições vicentinas foram utilizadas, como, por exemplo, no teatro catequético de José de Anchieta, no trabalho de Almeida Garrett (que, no romantismo, escreveu Um auto de Gil Vicente) e até mesmo nos nossos dias, em textos como O auto da Compadecida, de Ariano Suassuna. (L25, Infante, 2007: 41)
Même si les deux extraits définissent succinctement et avec des informations précises le rapport qu’on peut établir entre les deux dramaturges, à l’exemple de la reprise du modèle de l’auto et de la capacité de compréhension de l’esprit populaire, leur rapprochement peut, par manque de détails, conduire à des conclusions trompeuses, comme celle selon laquelle Gil Vicente écrivait des textes folkloriques, qui raconteraient plutôt la tradition et non pas son présent historique. Cette affirmation est tout aussi fausse concernant les thématiques de l’œuvre de Suassuna, qui sont actuelles même si créées selon les modèles traditionnels comme l’auto.
Dans un autre manuel, ce rapprochement entre les deux dramaturges peut encore conduire à certaines images stéréotypées du Nord-est brésilien, dont la réalité populaire est la matière première de l’écrivain. L’emploi de l’expression em pleno século XX peut indiquer un retard historique, une stagnation dans le Moyen Âge, époque qui n’a d’ailleurs jamais existé au Brésil :
[Chapitre] As origens – a literatura portuguesa do séc. XI a XVI
[Sous-titre] O Auto – de Gil Vicente a João Cabral
No Brasil, especialmente no Nordeste, em pleno século XX, encontramos textos notáveis que revelam influência medieval. São exemplos “O Auto da Compadecida”, de Ariano Suassuna... (L15, Nicola, 1998: 66)
Suassuna est encore perçu, par deux autres manuels, uniquement comme un important dramaturge contemporain :
Os primeiros nomes da arte dramática moderna são Joraci Camargo e Nélson Rodrigues. Entre os mais recentes, merecem destaque Jorge Andrade, Ariano Suassuna, Dias Gomes e Gianfrancesco Guarnieri. (L17, Leme et Serra, 1981: 479)
Finalement, Suassuna est perçu comme écrivain régionaliste. Les auteurs Carlos Faraco et Francisco Moura (auteurs de plusieurs publications scientifiques, ainsi que de manuels scolaires) classent Suassuna de cette manière. Cette définition, même si elle est basée sur un critère qui, dans les années 30, définissait toute œuvre ayant comme thématique les réalités qui s’opposaient à la vie aux grands centres urbains comme « régionaliste », peut également engendrer d’autres types de conclusions erronées qui ignoreraient valeur de l’écrivain.
[Chapitre] Tendências Contemporâneas
[Sous-chapitres] Prosa: Prosa regionalista:
Seguindo a trilha de Guimarães Rosa, alguns escritores focalizam o espaço e o homem rural brasileiros. Destacam-se Mário Palmério (O chapadão do bugre), Bernardo Élis (O tronco) e Ariano Suassuna (A pedra do reino). (L14, Faraco et Moura, 1988: 293)
Le graphique ci-dessous représente les modes de présentation de Suassuna. Il réaffirme visuellement que l’apparition de Suassuna est, pour les producteurs de manuels scolaires, continuellement subjuguée à l’apprentissage de l’œuvre de Gil Vicente.

Image 2 : Modes de présentation de l’écrivain
Les œuvres les plus citées
Parmi les œuvres de Suassuna mentionnées ou présentes en extraits, Auto da Compadecida occupe largement la première place. La pièce est citée dans 51% des cas et elle est la seule qui jouit d’un espace de représentation – elle est, en effet, présente dans deux extraits dans les manuels de Diaféria (E.F.) et Infante (E.M.), évoqué précédemment.
La deuxième œuvre la plus citée est le roman A Pedra do Reino, présent dans trois manuels, soit comme « récit merveilleux » (Infante), soit comme « roman régionaliste » (Faraco et Moura), bien que l’élève ne puisse pas vraiment comprendre ces qualificatifs en l’absence du texte littéraire.
Le graphique ci-dessous indique les proportions d’œuvres citées :

Image 3 : Œuvres citées
Au cours des dernières décennies, le gouvernement brésilien a essayé de combler ce manque de contact des élèves avec le texte proprement dit. Conscient que les manuels véhiculent peu de textes littéraires intégraux, ou même des extraits, au détriment d’une histoire de la littérature et de ses personnages principaux, le gouvernement fédéral brésilien a décidé d’implanter en 1997 le PNBE - Programme National Bibliothèque à l’École – afin d’encourager la pratique de la lecture chez les élèves.
La première sélection des titres a été confiée à l’Académie Brésilienne des Lettres. Depuis lors, 200 titres en moyenne sont envoyés annuellement aux établissements scolaires par le Ministère de l’Education Nationale. Initialement prévu pour l’enseignement fondamental, le programme a intégré l’enseignement moyen en 2007, sous la responsabilité de la SBPC – Société Brésilienne pour le Progrès de la Science –, chargée de la sélection des titres. Si, au début, les titres choisis appartenaient à la littérature enfantine et de jeunesse, progressivement l’éventail s’est diversifié, incluant des œuvres de non-fiction sur la formation du Brésil, des classiques de la littérature, des romans, des récits de voyages, des recueils de poésies, de contes, de chroniques, des BD, des livres d’images … Les deux dernières années, en outre, le programme a intégré des œuvres concernant les autres domaines scientifiques, des œuvres d’orientation pédagogique ainsi que des œuvres spécialisées sur les besoins des élèves handicapés, qui visent surtout le professeur, ou encore des livres en support accessible aux élèves handicapés10. La distribution des livres est réalisée selon le nombre d’élèves : les établissements scolaires (EF et EM) ayant jusqu’à 150 élèves reçoivent 75 livres; ceux entre 151 et 300 élèves, 150 livres. Les établissements qui ont plus de 300 élèves reçoivent 225 livres11.
Dans les listes de ce programme, depuis sa création, trois œuvres de Suassuna figurent en 2006 (Auto da Compadecida, O casamento suspeitoso, Uma mulher vestida de sol) et une autre dans la liste de 2003 (O santo e a porca), toutes les deux visant l’enseignement fondamental. En 2007, année de la première liste pour l’enseignement moyen, Auto da Compadecida est à nouveau choisi, ainsi que dans la liste de l’année suivante, en 2008. La récurrence de cette œuvre, présente en trois listes, indique sa prépondérance auprès de la critique, comme c’était d’ailleurs déjà le cas, comme nous l’avons montré, pour les manuels scolaires. Ainsi, pour ces deux importantes instances, Ariano Suassuna reste essentiellement l’auteur de Auto da Compadecida, jugée sa meilleure œuvre.
Il serait possible d'essayer de trouver une explication à ce constat. Un fort indice de l’importance que l’œuvre a acquis peut être du à la médiatisation à laquelle l’écrivain et son oeuvre ont été soumis au cours des dernières années. En effet, on peut remarquer que l’indication des œuvres de Suassuna se fait surtout dans les listes les plus récentes et de façon significative et régulière à partir de 2006. En 1999, la plus grande chaîne de TV brésilienne, Rede Globo, a adapté, dans une grande production, sa pièce Auto da Compadecida en une série de quelques chapitres suivis par les Brésiliens chaque soir. Cette série a été transformée en film l’année suivante. En 2007, la chaîne a réalisé une nouvelle série basée sur l’un des livres de l’écrivain – cette fois, l’œuvre adaptée a été le roman A Pedra do Reino, également conçue dans une grande production.
Conclusions
Cette étude a permis de vérifier que, bien qu’elle ne soit pas oubliée ou ignorée, l’œuvre de Suassuna occupe encore une place marginale (33%) dans les manuels, étant souvent restreinte à de simples citations de son existence. Cette réalité ne semble être pourtant pas incohérente si l’on considère que les manuels ont historiquement privilégié la littérature consacrée, représentée par des textes poétiques et narratifs essentiellement.
Cependant, cette situation tend à évoluer, non seulement en fonction de l’espace dédié à l’écrivain dans les manuels les plus actuels, à l’exemple de celui de Diaféria, mais surtout en fonction des exigences des programmes de surveillance de la qualité des manuels. Ces programmes, en insistant sur la pluralité de genres textuels et sur l’importance de l’oralité et de la variété dialectale de la langue portugaise au Brésil, peuvent favoriser chaque fois plus le théâtre de Suassuna. En plus, la médiatisation de l’auteur est un facteur important de sa reconnaissance.
D’une façon plus générale, cette recherche a aussi pu constater la récurrence, parmi les manuels analysés, de thèmes, de jugements, de ce qui mérite être étudié… et même, pour notre grande surprise, de la reprise de discours, copiés à la lettre d’un manuel à l’autre12, ce qui indique que maints auteurs de manuels scolaires ne font pas vraiment des recherches, mais reprennent un discours pris comme la vérité, sans contradictions ni problématisations, un discours enfin stabilisé sur la langue et la littérature de langue portugaise. Ce constat est d’autant plus important si l’on considère la force des manuels scolaires dans la formation des lecteurs au Brésil.
Références bibliographiques
BRASIL, IMPRENSA NACIONAL, Diário Oficial da União, “Edital do PNBE especial 2008”, Section 3, édition 12, page 31, Brasília, DOU, publié le 17.1.2008.
BRASIL, MINISTÉRIO DA EDUCAÇÃO (MEC), Fundo Nacional para o Desenvolvimento da Educação (FNDE), [En ligne] URL : www.fnde.gov.br. Consulté le 6 janvier 2008.
BRASIL, MINISTÉRIO DA EDUCAÇÃO (MEC), Secretaria de Educação Básica (SEB), “Livro didático e política de leitura”, [En ligne] URL : http://portal.mec.gov.br/seb. Consulté le 6 février 2008.
BRASIL, MINISTÉRIO DA EDUCAÇÃO (MEC), SEB, FNDE, Guia de livros didáticos PNLD 2008: Língua Portuguesa, Brasília, MEC, 2007.
CORACINI, Maria José R. F. (Org.) Interpretação, Autoria e Legitimação do Livro Didático, Campinas, Pontes, 1999.
INSTITUTO PAULO MONTENEGRO, AÇÃO EDUCATIVA et IBOPE OPINIÃO, 5o Indicador Nacional de Alfabetismo Funcional (INAF) - Avaliação de Leitura e Escrita, 2005 [En ligne] URL : http://www.ipm.org.br. Consulté le 6 février 2008.
MOLINA, Olga, Quem engana quem? Professor x Livro Didático, Campinas, Papirus, 1987.
SILVA, Ezequiel T. da, Criticidade e leitura: ensaios, Campinas, SP, Mercado de Letras et ALB, 1998.
SOARES, Magda, “O livro didático e a escolarização da leitura”, Salto para o futuro, TV Escola/MEC, [En ligne] entrevue du 07 octobre 2002, URL : http://www.tvebrasil.com.br/SALTO/entrevistas/magda_soares.htm, consulté le 6 janvier 2008.
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Manuels analysés : enseignement fondamental |
Présence de l’écrivain Ariano Suassuna |
Présence dans la liste du PNLD |
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L1 |
A. Borgatto, T. Bertin, V. Marchezi, Língua Portuguesa – 6a série, ed. Ática, 2007. |
Aucune |
Oui |
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L2 |
A. Borgatto, T. Bertin, V. Marchezi, Língua Portuguesa – 7a série, ed. Ática, 2007. |
Aucune |
Oui |
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L3 |
A. Borgatto, T. Bertin, V. Marchezi, Língua Portuguesa – 8a série, ed. Ática, 2007. |
Aucune |
Oui |
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L4 |
W. R. Cereja, Português: linguagens – 5a série, SP, Atual, 2006. |
Aucune |
Oui |
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L5 |
D. Delmanto, Português: idéias e linguagens – 5a série, SP, Saraiva, 2005. |
Aucune |
Oui |
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L6 |
C. Diaféria, Construindo Consciências: português - 6 série, ed. Scipione, SP, 2006. * |
Oui |
Oui |
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L7 |
C. Diaféria, Construindo Consciências: português - 8 série, ed. Scipione, SP, 2006. * |
Aucune |
Oui |
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L8 |
M. B. Marcondes Helene, L. Buscato (et alii) Português: dialogando com textos - 6a série, Positivo, Curitiba, 2006. |
Aucune |
Oui |
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L9 |
M. B. Marcondes Helene, L. Buscato (et alii) Português: dialogando com textos - 8a série, Positivo, Curitiba, 2006. |
Aucune |
Oui |
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Manuels de l’enseignement moyen |
Présence de l’écrivain Ariano Suassuna |
Présence dans la liste du PNLEM |
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L10 |
Telecurso 2000 - Língua Portuguesa - 2° Grau, Vol.1, s/d |
Aucune |
Non |
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L11 |
Ernani Terra et José de Nicola, Gramática e Literatura para o 2° grau, Vol. Único, Scipione, 2a edição, 1993. |
Aucune |
Non |
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L12 |
Luis Agostinho Cadore, Curso Prático de Português - 2° Grau, 10a edição, 1997. |
Oui |
Non |
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L13 |
Faraco e Moura, Língua e literatura - 2° Grau, Vol. 3, 23a edição, 1995. |
Aucune |
Non |
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L14 |
Faraco e Moura, Literatura brasileira - 2° Grau, Ática, 1988. |
Oui |
Non |
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L15 |
José de Nicola, Literatura Brasileira – das origens aos nossos dias, ed. Scipione, 1998, 15a edição |
Oui |
Non |
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L16 |
Faraco e Moura, Literatura Brasileira, ed. Ática, 10a edição, 2a impressão, 2000. |
Oui |
Non |
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L17 |
Odilon Soares Leme, Stella M. G. Serra et alii, Assim se escreve... Gramática, assim escreveram... Literatura, ed.EPU, 1981, 2a reimpressão. |
Oui |
Non |
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L18 |
Cloder Rivas Martos, Roberto Melo Mesquita, Fundamentos de Língua e Literatura, 2° Grau, Vol.3, ed. Saraiva, 1987, 1a edição. |
Aucune |
Non |
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L19 |
Heitor Megale, Marilena Matsuoka, Literatura e Linguagem, 2°Grau, Vol.3, Companhia Editora Nacional, |
Aucune |
Non |
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L20 |
Douglas Tufano, Estudos de Literatura Brasileira, ed. Moderna, 1975. |
Aucune |
Non |
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L21 |
José de Nicola, Literatura Brasileira, das origens aos nossos dias. Ed. Scipione, 9a edição, 1988 |
Aucune |
Non |
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L22 |
José de Nicola, Língua, literatura e redação, vol. 3, 2a edição, ed. Scipione, 1993 |
Aucune |
Non |
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L23 |
Ulisses Infante, Textos: leituras e escritas,vol.1, ed. Scipione, 1a edição, 2000 |
Oui |
Non |
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L24 |
Ulisses Infante, Textos: leituras e escritas,vol.3, ed. Scipione, 1a edição, 2000 |
Oui. |
Non |
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L25 |
Ulisses Infante, Textos: leituras e escritas,vol. único, ed. Scipione, 2007 |
Oui |
Oui |
1 Nous tenons à remercier le lycée Monsenhor Nora (Mogi Mirim-SP-Brésil) ainsi que la bibliothèque municipale de Mogi Mirim qui nous ont ouvert l’accès à leur fonds.
2 L’enseignement moyen (Ensino Médio) correspond au niveau du lycée dans le système scolaire français.
3 L’enseignement fondamental (Ensino Fundamental) correspond au niveau du collège dans le système scolaire français.
4 Entrevue disponible sur: http://www.tvebrasil.com.br/SALTO/entrevistas/magda_soares.htm
5 « Uma força [a do livro didático] que não é estranha e que, tal qual o sangue, penetra nas entranhas do sistema escolar, banhando e oxigenando todas as suas células. Uma força que, vem dia passa dia, ganha o estatuto de verdadeiro deus totêmico que os professores reverenciam, falam através de sua voz, beijam-lhe os pés. Uma força que, junto a círculos cada vez maiores de adeptos e seguidores, força a barra, enraíza-se, torna-se bíblia, convence sem falar e escraviza pela rápida conversão da mentalidade. » C’est nous qui traduisons.
6 INAF – Indicador Nacional de Analfabetismo Funcional, Instituto Paulo Montenegro.
7 Informations disponibles dans le portail du Ministère brésilien de l’Éducation – MEC, Secretaria da Educação Básica (SEB).
8 Ministère de l’Éducation (et alii), Guia do livro didático 2008 - Língua Portuguesa.
9 Il s’agit de la scène (1) de la demande de bénédiction du chien par João Grilo et (2) celle de la rencontre du Major avec le prêtre, qui se lie à la scène précédente.
10 Informations disponibles dans le Journal Officiel brésilien (Diário Oficial da União) du 17.1.2008 et sur le site du Fond National de Développement de l’Éducation (FNDE), adresse: www.fnde.gov.br
11 Information disponible sur la page de présentation du projet PNBE dans le portail du Ministère brésilien de l’Éducation. Adresse : http://portal.mec.gov.br/seb/index.php?option=content&task=view&id=371
12 Cas des livres Literatura Brasileira – das origens aos nossos dias (José de Nicola, 1998) et Gramática e Literatura para o 2° Grau, (Ernani Terra et José de Nicola, 1993), qui possèdent le même chapitre sur les tendances contemporaines du théâtre brésilien, même s’ils s’éloignent de 5 ans.
*Erratum (3 janvier 2010): La collection « Construindo Consciências : Português », ed. Scipione, 2006, a été dirigée non seulement par Celina Diaféria mais aussi par Mayra Pinto.


